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  • L'invité

    Daniel Picouly

    Invité : Daniel Picouly, écrivain français.

    Daniel Picouly se plonge dans ses racines antillaises dans son dernier roman « Quatre-vingt-dix secondes », le temps qu'il a fallu à la montagne Pelée, en Martinique, pour engloutir la ville de Saint-Pierre et ses habitants en 1902. En donnant la parole au volcan, il fait revivre la tradition orale qui est une des richesses de la francophonie.

    Présentation : Patrick Simonin.

    Transcription

    Bonjour, Daniel Picouly. Quatre-vingt-dix secondes, on va en parler, votre roman. Café Picouly, e t puis La faute d'orthographe, le théâtre. Vous êtes un homme qui aimez les mots, Daniel Picouly. Mais ils me le rendent bien puisque ce livre est formidablement bien accueilli. C'est un livre, effectivement, qui est un éloge des mots, de la langue et d'une espèce de baroque, comme ça, parce-qu'il faut le dire tout de suite, ce n'est pas moi qui raconte. Je vais l'avouer, là, devant vous. Oui, on va (...)

    Bonjour, Daniel Picouly. Quatre-vingt-dix secondes, on va en parler, votre roman. Café Picouly, e t puis La faute d'orthographe, le théâtre. Vous êtes un homme qui aimez les mots, Daniel Picouly. Mais ils me le rendent bien puisque ce livre est formidablement bien accueilli. C'est un livre, effectivement, qui est un éloge des mots, de la langue et d'une espèce de baroque, comme ça, parce-qu'il faut le dire tout de suite, ce n'est pas moi qui raconte. Je vais l'avouer, là, devant vous. Oui, on va le dire, oui. C'est la Montagne Pelée qui raconte. Et la Montagne Pelée, elle en a du vocabulaire. C'est une montagne qui parle. En Martinique, donc, au début 1902.

    Voilà, le 8 mai 1902. Cette montagne va vous raconter pourquoi elle va raser la ville de Saint-Pierre, pourquoi elle va faire 30 000 morts et qu'elle va les faire en 90 secondes. C'est le titre du livre. Ce n'est pas simplement pour faire un titre. Effectivement, entre le moment où cette montagne explose et le moment où il n'y a plus rien, plus de ville, plus un bateau dans la rade, il se passe simplement 90 secondes. Et c'est ça qui est assez troublant, troublant, parce que bien sûr 90 secondes ça paraît très, très, court et on considère que c'est normal qu'il y ait 30 000 morts, mais non. Pendant trois semaines, la montagne prévient et c'est ça qui la fâche le plus.

    C'est incroyable, d'ailleurs, parce que tout ça est vrai, au fond. Votre roman est vrai, Daniel Picouly, ça s'est vraiment passé. Ça s'est vraiment passé comme ça. Pendant trois semaines, elle a prévenu, elle a envoyé, c'était quasiment un spectacle pyrotechnique, chaque jour, elle a envoyé de la cendre, des flammes, de la fumée, des nuages. Les oiseaux tombaient morts asphyxiés, les animaux flottaient dans les rivières, la ville était couverte de cendres et les gens ne partaient pas. Et la Montagne Pelée considère que c'est un manque de respect absolu. Là, vous lui donnez la parole. Enfin, on peut l'entendre, cette montagne. Je ne peux pas lui prendre la parole. Quand vous allez à Saint-Pierre et que vous la regardez, là, ça me paraîtrait très outrecuidant, comme on dit, de parler à sa place. C'est elle et elle est la seule à connaître. Elle est aussi la seule à être là, avant même tous les Martiniquais qui y sont. La Montagne Pelée, elle est là du temps des Indiens Caraïbes, des Indiens Arawaks, elle est là depuis toujours. C'est la seule qui connaît l'histoire depuis le début, donc elle nous raconte cette histoire depuis le début et elle a eu successivement, et pas seulement dans cette période récente, les hommes qui n'ont pas tenu compte de ses colères, de ses rages et de cette volonté de détruire. Donc, on a un personnage qui est une espèce de tueur en série, mais qui nous explique pourquoi. Alors, bien sûr, bien sûr, elle est comme tous les tueurs, elle croit qu'elle maîtrise tout, la Montagne Pelée. Elle dit qu'elle va peut-être incliner sa coulée pour sauver untel et untel, mais non. La première victime de cette éruption, c'est elle. Parce que le moment où elle va exploser, il sort de ses entrailles, non pas une coulée comme on peut en voir parfois à la télévision avec des jolies lumières et les gens qui regardent, non ! Un monstre, une montagne de 50 mètres de haut, fait de roches et de gaz de 1 000 degrés et qui va à 500 à l'heure et elle-même est surprise de ça. Donc, elle, elle est la première victime, elle va devenir elle-même spectatrice, après. Elle ne peut que constater les ravages de ce qu'elle a produit. Et derrière tout ça, il y a des hommes, des femmes, des enfants et j'allais presque dire votre propre histoire, Daniel Picouly. Absolument, parce qu'on pourrait se dire : Mais pourquoi s'attacher à une telle histoire ? J'ai écrit ce roman pour honorer le chagrin de mon grand-père. Mon grand-père est né en 1893 à la Martinique, à Fort-de-France sur les hauts de Trénelle. Il a neuf ans au moment de l'éruption de la Montagne Pelée et c'est un gamin de neuf ans qui rêve d'une chose : voir le plus beau bateau du monde, le Belem. Et justement, le Belem va accoster à Saint-Pierre, ce 8 mai. Il veut le voir, il tanne sa mère. Il veut y aller, il veut absolument voir ça. Comme les gosses, comme un gosse de neuf ans qui a un rêve. Il veut, sa mère cède et il y va. Et ils sont là, ce 8 mai au matin. Ils attendent la navette qui va aller de Fort-de-France à Saint-Pierre et qui va faire 100 morts de plus. Et ils entendent et on entend, dans la foule, que non, le Belem n'accostera pas à Saint-Pierre. Querelle de Bretons. Il y a un marin breton qui a la place, il ne veut pas la rendre à un autre marin breton qui est le capitaine du Belem et le Belem devra aller se mettre à l'abri, au Robert. Donc, mon grand-père entend ça et c'est un gamin de neuf ans. Son rêve s'écroule. Il a un chagrin et il dit à sa mère : " Si le Belem n'est pas à Saint-Pierre, on n'y va pas. " On n'y va pas, on est sauvé et je suis devant vous.

    C'est pour ça que vous êtes là et que vous pouvez nous raconter cette histoire incroyable, au fond et inventer aussi des personnages, imaginer ce qu'ont pu être ces trois, quatre jours qui ont précédé cette éruption. C'est romanesque, c'est picaresque. Il y a de la vie derrière cette mort qui s'approche.

    Bien sûr, parce que, justement, je ne raconte pas 30 000 morts. Je raconte 30 000 vies, 30 000 destins et je les incarne dans des personnages qui sont soit historiques, ils sont tous là, tous les personnages historiques qu'on connaît de cette histoire qui est très documentée et des personnages romanesques parce que j'avais par exemple… Ce livre, c'est un Titanic. C'est-à-dire que c'est un de ces livres dont on connaît la fin et dans le Titanic, si vous l'avez vu, vous regardez le Titanic, vous connaissez la fin, mais vous voulez sauver les deux amoureux. Vous ne pouvez pas vous empêcher d'avoir ce désir de miracle qu'on a tous face à la catastrophe. J'ai incarné ce désir de miracle en un couple d'amoureux, Othello et Louise, qui sont deux gamins de 18-20 ans, qui vivent aux deux extrémités sociales de Saint-Pierre, qui était très racialisée, et aux deux extrémités sociales même en matière de race, et ces deux-là, ils vont vivre un amour. Ils sont poursuivis parce que, dès le début, on a voulu liquider un des deux. Ils sont poursuivis tout le temps et donc ils ne sont occupés que par leur amour et presque, ils ne se préoccupent plus du désastre, même s'ils vont aider tous les gens qui sont autour. C'est ce petit miracle et ce petit miracle, vous l'avez connu. Tous l'ont connu. Vous regardez parfois aux informations et vous voyez sur un tremblement de terre, vous voyez des images et vous voyez sur une étagère deux petites tasses en porcelaine, parce que dans toutes les catastrophes, il y a cette espèce de miracle incroyable que des choses fragiles, fondamentalement fragiles, sont préservées. Et moi, mes deux petites tasses en porcelaine, c'est ce couple. Est-ce que je vais réussir à les sauver jusqu'à la fin ? On le saura en lisant le livre, Daniel Picouly. Il y a quelque chose qui est certain et ça, c'est dans l'histoire, c'est ce bagnard, qui est incroyable parce qu'il va être sauvé par les murs de sa prison. Ça, c'est quand même incroyable.

    Oui, parce qu'il n'y a pas de morale dans cette histoire. Il n'y a pas de bien et de mal. La montagne ne va pas séparer les gentils et les bons, d'un côté. Non ! Elle va punir tout le monde et de façon très paradoxale, c'est ce réprouvé, celui qui se retrouve en prison. Pourquoi ? Il a voulu éventrer une fille. C'est un ivrogne, dans un bar.  Cyparis. Cyparis. On le met en prison et on le sort pour l'aérer, et il se sauve, et on le remet, mais cette fois en cellule. Et c'est ce qu'il sauve. Il est dans une cellule que tout le monde peut voir à Saint-Pierre, qui a des murs d'une telle épaisseur et une fenêtre tellement étroite, qu'il va résister à la nuée ardente. C'est l'image même, j'allais dire, de ce qu'on pourrait considérer comme une injustice. Il n'y a pas d'injustice, parce qu'il n'y a pas de justice.

    Quatre-vingt-dix secondes, ce livre chez Albin Michel, avec cette couverture signée Andy Warhol. Andy Warhol. On était ravis de vous recevoir. À bientôt, Daniel. Merci, avec plaisir. Merci beaucoup à vous.

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    00:07:53
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