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  • L'invité

    Dany Laferrière

    Invité : Dany Laferrière.

    L'écrivain Dany Laferrière, membre de l'Académie française, réédite l'un de ses ouvrages majeurs, "Un pays sans chapeau", dans lequel il retourne en Haïti sur les traces de son enfance et du pays où l'imaginaire remplace le pays réel face à la fatalité.

    Présentation : Patrick Simonin.

    Transcription

    Bonjour, Dany Laferrière. Bonjour. Membre de l'Académie française, vous venez d'un pays sans chapeau parce que c'est le titre d'un de vos livres publiés chez Zulma en édition de poche. C'est magnifique. Mais, qu'est-ce que c'est qu'un Pays sans chapeau ? C'est où, votre pays sans chapeau, Dany ? Le Pays sans chapeau, c'est simplement que les Haïtiens avaient remarqué que personne n'a jamais été enterré avec son chapeau. Donc, l'au-delà, c'est un Pays sans chapeau. Ce qui est terrible, c'est que (...)

    Bonjour, Dany Laferrière. Bonjour. Membre de l'Académie française, vous venez d'un pays sans chapeau parce que c'est le titre d'un de vos livres publiés chez Zulma en édition de poche. C'est magnifique. Mais, qu'est-ce que c'est qu'un Pays sans chapeau ? C'est où, votre pays sans chapeau, Dany ? Le Pays sans chapeau, c'est simplement que les Haïtiens avaient remarqué que personne n'a jamais été enterré avec son chapeau. Donc, l'au-delà, c'est un Pays sans chapeau. Ce qui est terrible, c'est que sur les huit millions d'Haïtiens, et peut-être même dix millions maintenant, il y en a beaucoup qui ne connaissent qu'un seul pays : hors Haïti, c'est l'au-delà, le pays sans chapeau. C'est le pays imaginé, c'est le pays rêvé par rapport au pays réel. Vous en parlez beaucoup dans ces livres.

    C'est vrai que quand j'étais rentré à cette époque pour voir ma mère, j'avais remarqué que le pays rêvé avait beaucoup de place sur le temps du pays réel. Les Haïtiens vivaient beaucoup plus dans le rêve. On écrit avec son esprit et parle avec son corps. C'est ça, Dany ? Oui, tout à fait. Je crois que cette esthétique, si l'on peut dire, je dirais même presque synthétique, me vient des grands-pères primitifs Haïtiens qui donnent cette impression de sauter sur vous. Le tableau, on dirait qu'il saute sur celui qui le regarde. Il y a une telle vitalité, une telle énergie. Je me suis dit que ce n'est pas du tout avec l'intellect que ces gens-là travaillent, mais avec le corps. Ils peignent des luxuriances, des couleurs, des fruits, et tout autour, c'est un autre décor qu'ils ont, qui est étonnant, contraste. Avec la désolation qui les entoure. J'ai demandé à un peintre : "Pourquoi vous faites ça ? Pourquoi vous peignez ce monde florissant, ces arbres, ces fruits charnus, alors que c'est la désolation autour ?" Il m'a dit que le pays réel est décevant, alors il faut plutôt vivre dans le pays rêvé. C'est le retour de l'écrivain, vous le racontez dans ce livre, cet écrivain qui va se planter au milieu de ce décor et voyager dans cet au-delà. Voyager dans cet au-delà, c'est le cœur du livre. L'idée, c'est que les Haïtiens ont développé une science extraordinaire pour ce pays qu'ils ne peuvent pas atteindre avant de mourir, cet au-delà. Je voulais voir si je pouvais aller comprendre la psychologie en allant dans cet espace de l'au-delà, ce pays sans chapeau où il y a les dieux, où il y a leurs souvenirs, leurs rêves. Je me suis dit que si je devenais un reporter de l'au-delà, quelqu'un qui serait un témoin, comme on dit dans la Bible, comme Jean dans l'Apocalypse, il y a de très rares personnes qui ont été de l'autre côté. Cette fois-ci, il me fallait un guide particulier. Ce pays, c'est quoi finalement ? Est-ce que ce n'est pas le temps, le temps qui s'arrête, le temps que l'on retient ? C'est vrai, tout à fait. Parce que quand je marchais avec ce nommé Lucrèce, qui doit peut-être être Lucrèce l'écrivain, l'auteur de Rerum natura, de la nature des choses, je lui ai fait remarquer que c'était la même chose partout, comme dans le pays réel. Je vois les mêmes maisons, je vois les mêmes gens, la même poussière, la même misère, mais il m'a signalé qu'ici, il fait toujours midi. C'est incroyable. L e temps s'est arrêté au beau milieu du ciel. C'est ça qui fait la force d'Haïti ? Les Haïtiens. C'est vrai, ils ont le temps en eux, un temps de poche qu'ils gardent dans leur poche littéralement , qu'ils transportent. Je l'ai remarqué durant le tremblement de Port-au-Prince. Les voyant passer avec le peu qu'ils ont pu garder après le tremblement de terre, j'ai compris tout de suite, à leurs chants, à leur presque joie, que ces gens-là avaient beaucoup plus un temps qu'un lieu. L'Odeur du café, Les Jeunes filles, Le Goût des jeunes filles, Le Cri des oiseaux fous, ce sont ces livres publiés avec des couvertures magnifiques et colorées aux éditions Zulma. Ils vous rappellent quoi, Dany Laferrière ? Ils vous rappellent ce temps, où vous revenez vous blottir auprès de votre grand-mère tant aimée, auprès de ces jeunes filles qui vous faisaient rêver dans les rues. Un monde de féminin, auprès de ma mère, ma grand-mère, les jeunes filles. C'est un monde dont j'ai l'impression que le rythme me rappelle plutôt le hamac, quelque chose d'assez doux, une sorte de mouvement répétitif qui pourrait endormir, mais pourtant, il y a une très grande énergie en dessous. C'est cette énergie qui permet à ces gens de survivre. Haïti n'est pas un pays où les gens se reposent et ferment les yeux, comme on a l'habitude de le croire, croyant au destin, au bon Dieu bon, comme on dit. Ce n'est pas vrai. Tout le monde est en activité dans ce pays. Le marché fourmille de gens qui font toutes sortes d'activités pour, ce que ma grand-mère appelle : "Chercher la vie, buscando la vida." Petit-Goâve. Petit-Goâve, c'est l'enfance. Ce sont les papillons, les libellules, les fourmis, la mer pas loin, la mer des Caraïbes qui est chaude. C'est aussi le premier amour, Vava, la petite fille qui habitait au bout de la rue, qui passait devant ma galerie où je suis avec ma grand-mère. Le fils de la couturière. Tout à fait. Les gens qui meurent, les gens qui restent, les conversations tardives le soir avec ma grand-mère, parce qu'on regardait les étoiles dans le ciel et qu'on essayait de voir le chemin qui mène au ciel. Ce sont des rêveries ouvertes. Les titres de chapitres, c'est Le nez, L'odeur, La langue. Tout, le corps, c'est extrêmement charnel, votre écriture, Dany Laferrière. C'est physique. Quand on est en Haïti, on a une très grande conscience du corps. D'abord, la chaleur, le soleil qui est implacable, la situation misérable, ce qui fait qu'on a toujours faim. On a souvent soif, il fait chaud. Il y a beaucoup de bonheur qui vient de la possibilité qu'on puisse se satisfaire de si peu, une mangue parfumée, juteuse. Tout cela dans un cadre déplaisant, c'est-à-dire une situation politique abominable, une situation économique désastreuse, des catastrophes naturelles, politiques, économiques, et même épidémiques. M algré tout, on a trouvé, on a pu forger ce que j'appelle une forme de civilisation du rythme. C'est comme si le temps était absorbé et continuait à vivre à l'intérieur des individus, donnant à ces gens-là un rythme particulier. Quand on vient de l'étranger, on voit ce rythme. On a peur parce qu'on a l'impression qu'on ne pourra pas s'intégrer, mais finalement, après quelque temps, on vit à ce rythme, on danse. Pays sans chapeau qui est donc réédité. Vous retrouvez le cri des oiseaux fous, le charme des après-midis sans fin, le goût des jeunes filles. C'est chez Zulma. C'était un grand plaisir, Dany, de vous recevoir à nouveau sur TV5 Monde. Merci beaucoup. Merci encore une fois.

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    00:08:17
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