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  • L'invité

    Delphine de Vigan

    Invitée : Delphine de Vigan, écrivaine, scénariste et réalisatrice française.

    L'oeuvre de Delphine de Vigan est traduite dans le monde entier et a été honorée par des prix prestigieux, notamment le prix Renaudot et le Goncourt des lycéens en 2015 pour « D'après une histoire vraie ». Dans son nouveau roman « Les Gratitudes », l'écrivaine française dit merci à la vie et fait l'éloge de la bienveillance.

    Présentation : Patrick Simonin.

    Transcription

    Rien ne s'oppose à la nuit, Les Loyautés, l'une des écrivaines les plus lues au monde, bonjour Delphine de Vigan. Bonjour Patrick. C'est un bonheur de vous retrouver et évidemment, après Les Loyautés, j'ai envie de vous dire merci aujourd'hui, parce qu'on ne le dit pas assez merci ? J'ai l'impression que c'est important, Les Gratitudes.

    Oui, alors je ne sais pas si on ne dit pas assez merci en tout cas, j'avais envie d'explorer cette idée que merci n'est pas toujours facile à dire. (...)

    Rien ne s'oppose à la nuit, Les Loyautés, l'une des écrivaines les plus lues au monde, bonjour Delphine de Vigan. Bonjour Patrick. C'est un bonheur de vous retrouver et évidemment, après Les Loyautés, j'ai envie de vous dire merci aujourd'hui, parce qu'on ne le dit pas assez merci ? J'ai l'impression que c'est important, Les Gratitudes.

    Oui, alors je ne sais pas si on ne dit pas assez merci en tout cas, j'avais envie d'explorer cette idée que merci n'est pas toujours facile à dire. Parfois on n'a pas le temps et je pense qu'on a tous comme ça, derrière nous, des mercis qui n'ont pas été prononcés. Parfois, on ne sait pas comment s'y prendre, parfois, ça donne un caractère un peu solennel, un peu emphatique, quand on cherche à exprimer sa gratitude. Et parfois, la gratitude n'est pas facile à recevoir non plus.

    Oui. Et donc c'est toutes ces questions que j'avais envie d'explorer à travers le romanesque. C'est dire ou rendre ce que l'on vous donne ou qu'on vous a donné. Est-ce que finalement ça fait du bien, la gratitude ?

    Oui sans doute, sans doute. Enfin je pense qu'on a tous éprouvé, à un moment donné, le besoin de dire merci à quelqu'un qui a compté en fait,  qui a joué un rôle important pour nous, qui a changé le cours de notre vie, qui nous a ouvert une porte, qui nous a fait découvrir quelque chose. Dire merci, c'est sans doute une manière de partager, d'ailleurs, avec la personne qui vous a accordé ce bienfait, cette chose, de partager ce bienfait avec avec lui ou avec elle. Mais parfois, on ne peut pas remercier directement les gens qui ont joué un rôle si important pour vous et on le fait par une forme de transitivité, par une forme de transmission.

    Oui, oui. On va parler du roman mais à un moment, il y a un personnage qui dit : "C'est pénible à la fin, on croit toujours qu'on a le temps de dire les choses", on gesticule, on part dans tous les sens et on oublie :  il faut dire, il faut dire, il faut parler.

    Oui oui c'est vrai mais ça aussi, je pense qu'on l'a tous vécu, ce moment où tout d'un coup, on se rend compte qu'il est trop tard, soit parce que la personne est morte, soit parce qu'elle ne peut plus entendre ce qu'on a à dire, oui sans doute, il faut dire les choses. On le sait et pour autant,  ça n'est pas si facile à faire. Oui, dire merci et dire aux gens qu'on les aime. Et quelque part Les Gratitudes - parce qu'on va parler donc de ce livre -, il y a un personnage qui est étonnant, c'est Michka. C'est une vieille dame et ça commence par finalement un narrateur, qui dit : "L'histoire va se terminer".

    Oui, c'est Marie qui prend la parole en fait. Il y a deux jeunes gens qui sont auprès de Michka, cette très vieille dame - on ne sait pas exactement quel âge elle a d'ailleurs -, qui entre en EHPAD, où elle va finir sa vie. Et elle est entourée de deux personnes : Marie, une jeune femme qui vient la voir régulièrement et dont on comprend en fait qu'elle a joué, que Michka a joué pour elle un rôle très important, donc qui vient, le fait de venir la voir comme ça est une manière pour Marie d'exprimer sa gratitude et Jérôme, un orthophoniste. Et c'est Marie qui prend la parole en effet dès le début du roman, en disant très vite - et ça n'est pas gâcher le suspense -, que cette femme est morte et qu'elle veut redérouler ses derniers moments passés avec elle. Oui, parce qu'il est important de dire qu'à travers cette histoire, il y a des liens entre des personnages, des liens du passé, des liens du présent ;  comme pour une personne âgée, il y a le passé, ce que l'on a été et ce que l'on est. Et finalement, de tout ça se créent des liens humains extrêmement forts.

    Oui, c'est vraiment cette humanité que j'avais envie d'explorer dans ce cas-là, parfois d'ailleurs de plus opaque ou de plus lumineux, il y a des choses qui restent quand même un petit peu mystérieuses, dans nos fonctionnements internes. Pourquoi Michka n'a pas dit merci jusque là, à ces gens qui l'ont sauvée quand elle était petite fille ? Pourquoi c'est au moment où elle perd le langage, qu'elle se rend compte de ce merci qui n'a pas été prononcé ? Chacun de ces personnages abrite sa part d'opacité et de mystère. Et au moment de cette fin de vie, peut-être que là, il y a quelque chose de notre humanité ou de notre besoin d'humanité d'ailleurs, qui s'exprime plus fortement. Oui et les mots, les mots. Alors évidemment, il y a l'orthophoniste, mais les mots qui se font la belle, les mots qui s'en vont, mais les souvenirs qui parfois reviennent, certains souvenirs qui sont toujours là, qui resurgissent.

    Oui eh bien là pour cette femme surtout, ce qui la préoccupe, ce qui la perturbe, c'est la perte du langage. Elle se rend compte que les mots lui "écharpent" - comme elle dit -, elle remplace d'ailleurs les mots qui manquent par des mots qu'elle invente, qui sont plus ou moins poétiques ou humoristiques. Et son souci à ce moment- là, c'est de se dire : "Effectivement, je ne pas remercié ces gens, comment je vais pouvoir le faire" ? Et le besoin qu'elle éprouve, c'est de les retrouver, pour pouvoir exprimer ce qu'elle a à dire.

    Oui, oui, c'est une recherche à laquelle participe notamment l'orthophoniste, je vous cite, il dit à un moment : "Je suis orthophoniste, je travaille avec les mots et avec le silence, les non-dits. Je travaille avec la honte, le secret, les regrets. Je travaille avec l'absence, les souvenirs disparus et ceux qui resurgissent au détour d'un prénom ou d'une image". C'est extraordinaire, comment les mots finalement, peuvent faire resurgir les âmes.

    Oui oui, c'est quand même ce qui nous constitue peut-être le plus en tant qu'humain, c'est le langage. Donc qu'est-ce qui reste quand le langage disparaît ? Comment on peut s'exprimer ? C'est aussi une des questions que pose le roman. Et Jérôme cet orthophoniste, son métier, c'est de lutter un peu contre l'inéluctable. Parce qu'il sait que cette femme de toute façon perd les mots et que le travail qu'il fait avec elle - qu'elle n'a pas très envie de faire d'ailleurs, elle préfère en général papoter avec lui plutôt que de faire les exercices - permet de retarder les choses. Ce travail permet de retarder les choses, mais pas évidemment d'enrayer le processus. Donc il est grand temps de dire en fait, pour cette femme et peut- être cette urgence, elle la transmet à ceux qui l'entourent qui eux, sont plus jeunes et ont peut-être plus de temps. Elle la transmet à Jérôme, elle la transmet à Marie et implicitement c'est ça, le message aussi qu'elle leur laisse et il faut effectivement dire les choses. Et le petit garçon de 13 ans dans Les Loyautés, avec les secrets qu'il portait en lui. Aujourd'hui ce passé, le passé est là et c'est qu'on voit les secrets que chacun peut porter en lui et la part que ça peut prendre et à travers évidemment derrière, l'enfance et les souvenirs. Oui. Ça compte beaucoup ça, dans le roman.

    Eh bien c'est sans doute un des aspects qui relie ces deux livres - qui par ailleurs, se lisent tout à fait indépendamment l'un de l'autre -, c'est la trace que l'enfance laisse en nous. Ça, c'est un vaste sujet qui occupe pas mal mon travail de romancière. Et là évidemment, c'est le cas pour Michka, il y a cette enfance pendant la guerre, qui a joué un rôle très important pour elle. Et que probablement, c'est le fait d'avoir été sauvée,  d'avoir reçu comme ça quelque chose de si important, de la part de gens qu'elle ne connaissait pas ; c'est ça probablement, qui a fait d'elle cette femme capable aussi d'accueillir plus tard une petite fille, une petite voisine et qui lui a donné envie de transmettre. C'est ce en quoi je disais la gratitude, elle ne se transmet pas forcément dans une relation interpersonnelle, il ne s'agit pas forcément d'une dette envers la personne qui vous a donné, c'est quelque chose de plus vaste, en fait. C'est reconnaître aussi que les choses qui nous arrivent dans la vie, les choses qu'on fabrique dans la vie, on ne les fabrique jamais tout seul, on a toujours besoin de quelqu'un.

    Oui, c'est magnifique, merci Delphine de Vigan. Merci à vous. On a l'impression que dans chaque être humain, il y a une part de toute l'humanité… Sans doute. …qu'on va chercher comme ça, que la romancière s'amuse à faire ressortir. En tout cas, c'est un livre extrêmement touchant, très émouvant,  dont on ne révélera évidemment pas les derniers instants, ça s'appelle Les Gratitudes. Et qui explique comment et pourquoi tant de lecteurs vous suivent et vous aiment à travers le monde, Delphine de Vigan, c'est publié chez Lattès. Merci, merci à vous. Merci beaucoup d'avoir été notre invitée. Merci.

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