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  • L'invité

    Jacques Attali

    Invité : Jacques Attali, économiste et écrivain français.

    Monument du maréchal Juin, héros français né en Algérie, détérioré dans une manifestation des gilets jaunes, ouverture de campagne électorale contestée en Algérie... Dans « L'année des dupes, Alger 1943 », Jacques Attali raconte, à travers le sort des juifs en Algérie pendant la Seconde Guerre mondiale, comment l'histoire peut nous aider à comprendre le monde d'aujourd'hui. 

    Présentation : Patrick Simonin.

    Transcription

    Bonjour Jacques Attali. Bonjour. L'Année des dupes, Alger 1943, publié chez Fayard, votre dernier livre qui nous ramène pendant la Seconde Guerre mondiale en Algérie. On va en parler quelques instants, mais l'actualité nous ramène avec le Maréchal Juin, dont la stèle commémorative a été détruite lors d'une manifestation des Gilets jaunes, place d'Italie ce week-end, provoquant évidemment la colère de la ministre des Armées. C'était un héros national, le Maréchal Juin ? Le Maréchal Juin est un hé (...)

    Bonjour Jacques Attali. Bonjour. L'Année des dupes, Alger 1943, publié chez Fayard, votre dernier livre qui nous ramène pendant la Seconde Guerre mondiale en Algérie. On va en parler quelques instants, mais l'actualité nous ramène avec le Maréchal Juin, dont la stèle commémorative a été détruite lors d'une manifestation des Gilets jaunes, place d'Italie ce week-end, provoquant évidemment la colère de la ministre des Armées. C'était un héros national, le Maréchal Juin ? Le Maréchal Juin est un héros, comme l'a dit très justement le ministre, à partir de la campagne d'Italie. Elle a glorifié ce passage. De toute façon, cet acte est vandale, fait par des gens vandales, d'horribles gens. Cet acte mérite d'être condamné. C'est peut-être aussi accessoirement l'occasion, j'en parle longuement dans le livre, du Maréchal Juin. Le Maréchal Juin était né en Algérie. Le fait qu'il soit né en Algérie n'est pas important. Le fait que ce soit un héros à partir de l'été 43, ne cache pas le fait qu'il avait été maréchaliste, antiaméricain, qu'il a fait tirer sur les troupes américaines, j'en parle longuement dans le livre, le 8 novembre 42, qu'il a été, au moment de cette incroyable période où les Américains débarquent et les Français tirent dessus, un de ceux qui ont combattu les Américains mis au service de l'amiral Darlan, puis de Giraud, contre le rétablissement des lois de la République. Il avait été à Berlin négocier avec Göring, excusez du peu. C'est-à-dire qu'il était profondément antisémite. Il était accessoirement antisémite, mais il était aussi anti-démocratique et antirépublicain. Parce qu'à un moment, il est devenu le héros qui a effacé tout ça. De Gaulle l'a récupéré avec une très jolie phrase à la fin de sa vie. A un certain moment, Juin demande à de Gaulle de lui dédicacer une photo. De Gaulle la dédicace en disant : "Au Maréchal Juin qui a su saisir, au bon moment, la victoire". C'est-à-dire qu'il a changé de camp au bon moment. C'est une phrase très cruelle. Il y a même eu une enquête sur Juin diligentée par de Gaulle en 43, d'où il ressortait que Juin était, comme d'autres - je le raconte en détail dans le livre - tout à fait coupable du fait que les troupes françaises n'ont pas tiré sur les Allemands en Tunisie au moment de leur arrivée. C'était quelque chose qu'il fallait effacer dans les traces de l'histoire. On a même dit qu'une des raisons pour laquelle Juin n'a pas rejoint l'OAS, dont il était un grand soutien, c'est qu'il a eu peur. De Gaulle lui aurait fait comprendre qu'on pouvait utiliser ça contre lui. Il n'a pas participé au putsch des généraux, cependant. C'est très important de voir que naturellement, c'est absolument honteux d'avoir détruit cette stèle. C'est à tous les points de vue honteux. Juin est un héros à partir de 43, comme beaucoup qui d'ailleurs étaient dans la collaboration avant et qui l'ont rejoint. Beaucoup de gens héros de la Résistance, avaient été auparavant dans la collaboration. C'est peut-être l'occasion aussi de rappeler ce qu'on censure tout le temps, c'est-à-dire ce passage incroyable où une grande partie de ceux qui vont devenir les héros ultérieurs, dont Eisenhower qui débarque à Alger et met les Juifs en prison et les collabos au pouvoir, Eisenhower dont on connaît la carrière ultérieure. Tout ce passage de la guerre en Algérie renvoie bien des choses. Au fond, on a maquillé l'Histoire. Vous voulez dire ça aujourd'hui ? On l'a arrangé. Pas maquillée. On la censure tout le temps, comme notre histoire personnelle. Chacun censure les éléments qui ne lui convient pas dans son passé. On a censuré ce passé. On le censure d'autant plus que cela concerne à la fois le statut de la France; ça concerne le rapport de la France à l'antisémitisme qui, en Algérie, était plus terrible encore. C'est ce que vous racontez dans ce livre, Jacques Attali. Ça censure aussi la relation avec l'islam parce qu'une des grandes questions de la présence de l'islam en France aujourd'hui, trouve sa source dans ce qui s'est passé en Algérie, puisque les premiers musulmans qui arrivent en France, arrivent au début du 20e siècle avec l'Algérie. La grande obsession française, à partir de 1840, 1850, quand on a fait de l'Algérie un département français, ce qu'on n'a pas fait des autres colonies, c'est : "On a fait de ces gens-là des Français, mais on ne peut pas en faire des citoyens". Le fait de donner, à partir de 1870, la nationalité française aux juifs, est tout de suite combattu parce qu'on dit que si on donne la nationalité française. Avec le décret Crémieux qui sera combattu par les Français d'Algérie. Immédiatement. Il est proclamé en octobre 70, et en janvier 71, on fait tout pour le supprimer. Pourquoi ? Non seulement parce que tous ces gens sont très antisémites, mais aussi, et peut-être surtout parce qu'ils se disent : "Si on donne la nationalité, et la citoyenneté surtout française aux juifs, on va être obligé de donner aux musulmans", qui d'ailleurs le demandent. Les musulmans seront impeccables à l'égard des Juifs pendant toute cette période jusqu'à la guerre, où ils vont soutenir les Juifs, non seulement par une grande dignité personnelle remarquable, mais aussi parce qu'ils disent explicitement : "Nous voulons que les Juifs soient français parce que nos frères nous ouvrent la voie". Et jusqu'en 1945, les grands dirigeants musulmans, comme Messali Hadj et Ferhat Abbas, qui sera ensuite le président du Gouvernement provisoire de la République algérienne, ne demandent rien d'autre que d'être citoyen français plein et entier. Il y a cette situation où Vichy va finalement imposer des lois qui excluent les Juifs d'un certain nombre de professions et les autorités algériennes vont réclamer que ces lois s'appliquent avant même la métropole. Exactement. Il ne faut pas oublier qu'en Algérie, il n'y a pas d'allemand. Ce sont uniquement des Français qui réclament que les lois antisémites s'appliquent avant. Il y a même un certain nombre de lois, ce ne sont pas des lois mais des décisions, puisqu'il n'y a pas de parlement pour qu'il y ait des lois, de décisions de Vichy sont créées par les Européens d'Algérie. Par exemple, c'est l'UNEF de l'époque, qui ne s'appelait pas comme ça, d'Algérie qui va demander à l'UNEF de la métropole, à Grenoble début 42, d'interdire aux étudiants juifs d'aller à l'université. Ce n'était pas demandé encore par les autorités vichyssoises. Ça avait imposé à l'initiative d'Alger. Un mot sur la situation aujourd'hui de l'Algérie, cette élection présidentielle si difficile dont la campagne vient d'être lancée. Les Français ont laissé l'Algérie dans une situation terrible. Quand commence la guerre d'Algérie, il n'y a que 10 % des jeunes musulmans qui vont à l'école. Moi-même, j'étais en Algérie en 1954. Il n'y avait pas de musulmans, deux seulement, dans ma classe. Il y a un héritage très lourd. L'Algérie a mis très longtemps à faire beaucoup, beaucoup, beaucoup d'erreurs. Aujourd'hui, je suis très admiratif du peuple algérien. J'espère qu'il va, comme d'autres aujourd'hui qui sont dans la révolution, réussir à passer cette étape, créer les conditions d'une démocratie. Il y a une jeunesse magnifique. Elles ne sont pas réunies les conditions de la démocratie aujourd'hui parce que l'élection est contestée par une grande partie de la population. Il faut qu'elle le soit et qu'elle réussisse. C'est l'intérêt de l'Algérie, c'est l'intérêt de la démocratie dans le monde. Nous avons besoin d'une démocratie algérienne, d'abord parce que c'est l'intérêt des Algériens, et la France ne doit pas s'en mêler car il serait extrêmement maladroit et mal à propos que la France se mêle encore des affaires algériennes. Et puis peut-être qu'un jour, si la démocratie algérienne revient, les immenses talents algériens, qui sont sortis de l'Algérie, reviendront construire ce magnifique pays. Mais la place des musulmans en France, aujourd'hui, c'est un débat qui va alimenter l'élection présidentielle à venir, on le voit bien aujourd'hui, qui alimente les populismes. Il faut regarder, là aussi, l'histoire. La violence contre le catholicisme en 1905 était immense, peut-être plus grande encore que la violence contre l'islam aujourd'hui. La violence contre les Portugais, contre les Polonais, contre les Juifs, a été extrême. La France tente un modèle unique au monde qui est un modèle d'intégration. La laïcité de 1905. Elle tente un modèle d'intégration où chacun parle la même langue, c'est-à-dire le français, et où chacun vit la religion comme une affaire personnelle. Je préfère le modèle français au modèle anglais qui est une catastrophe. On voit aujourd'hui, hier encore dans les rues de Londres, des communautés s'affronter avec une extrême violence. Je le dis, le modèle anglais, comme le modèle américain ou canadien, est une catastrophe qui conduira ces pays, s'ils ne réagissent pas, à des guerres civiles. Ce n'est pas le cas du modèle français qui montre l'intégration. Je ne dis pas que nos ancêtres sont tous gaulois, mais nos ancêtres sont à la fois gaulois, celtiques. Ibn Rochd fait partie de mes ancêtres, aussi bien que Descartes et Pascal. Merci beaucoup Jacques Attali. Vous publiez donc L'Année des dupes, Alger 1943, chez Fayard, votre nouveau livre. Merci d'avoir été notre invité aujourd'hui. Merci infiniment.

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