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  • L'invité

    Chilly Gonzales

    Invité : Chilly Gonzales, compositeur, musicien canadien.

    Artiste hors norme, Chilly Gonzales est l'une des stars du 53e Montreux Jazz Festival, en partenariat avec TV5MONDE. Rencontre sur scène au piano, avant son concert dans la grande salle du Montreuz Jazz Club.

    Présentation : Patrick Simonin. Depuis le 53e Montreux Jazz Festival.


    Transcription

    On y est, au piano. C'est le club, Montreux Jazz. La rencontre avec le public : comme à chaque fois, il y a comme une performance, on ne sait pas ce qu'il va se passer. 

    Moi non plus, surtout. Je ne sais pas à quoi m'attendre. J'étais ici en 2017, à l'Auditorium Stravinski, avec Herbie Hancock, et la surprise pour moi, c'est qu'il y avait Quincy Jones assis derrière moi, que je ne voyais pas. Et pendant deux heures et demie, j'ai fait mon concert sans savoir que mon idole était der (...)

    On y est, au piano. C'est le club, Montreux Jazz. La rencontre avec le public : comme à chaque fois, il y a comme une performance, on ne sait pas ce qu'il va se passer. 

    Moi non plus, surtout. Je ne sais pas à quoi m'attendre. J'étais ici en 2017, à l'Auditorium Stravinski, avec Herbie Hancock, et la surprise pour moi, c'est qu'il y avait Quincy Jones assis derrière moi, que je ne voyais pas. Et pendant deux heures et demie, j'ai fait mon concert sans savoir que mon idole était derrière moi. Heureusement, je crois. Ça se trouve, il va être là ce soir, attention.

    Maintenant, je regarde partout.

    La musique vient comme ça, c'est une espèce de folie ? L'analogie, ça se fait avec opération militaire. On passe des mois et des mois à tout planifier, en sachant que quand le truc commence, on déchire tout ce qu'on a écrit et on se laisse devenir des bêtes de scène. On appelle ça "bête de scène" pour une bonne raison. C'est plutôt instinctif ce qu'il se passe sur scène. Mais on ne peut pas faire confiance à soi avant beaucoup, beaucoup de préparation, avant beaucoup de choses qui ne se voient pas finalement au concert, mais qui pourraient avoir l'air ennuyeuses pour certains. C'est vraiment beaucoup de gammes, d'arpèges, de vérifier tous les mouvements de corps. Est-ce que je peux vraiment… Où est-ce que je m'assois sur le piano ? Il y a plein de détails.

    Et le public, ça joue aussi ? La participation du public, les réactions du public ?

     Oui, le fait qu'il y a un public, ça fait monter l'adrénaline. Et l'adrénaline a été créée pour les hommes dans les cavernes quand il y avait un danger pour leur vie. D'être sur scène, pourquoi on adrénaline ? On n'a pas peur d'être chassés quand on est sur scène, mais peut-être qu'on a peur d'être humilié. On a peur que ça soit embarrassant. Et ça crée beaucoup d'adrénaline. Et ça fait que ça fait transpirer beaucoup. Moi, personnellement, je transpire un peu à la Jacques Brel, à chaque fois que je monte sur scène.

    Si je peux me permettre, Jacques Brel disait "Je fais l'amour avec le public". J'ai lu une interview de Chilly Gonzalez qui disait : "La musique, ce n'est pas de la masturbation, c'est de faire l'amour avec le public". 

    Absolument. Et souvent, les musiciens ont l'air de que penser à eux-mêmes. Ce sont des musiciens égoïstes, parfois. Ou peut-être, ils ne jouent que pour les autres musiciens. Je ne sais pas ce que c'est, parce que les musiciens doivent être unis. Il faut qu'on devienne une personne quelque part, et on est là pour jouer sur le terrain de l'autre, le public. Et sûrement, c'est le côté attentif. Ça fait que je me définis comme "entertainer", et pas artiste. Parce que même si pour certains, "entertainement" c'est un sale mot ; pour moi, ce n'est pas une question de juste donner au public ce qu'il veut, c'est une question d'avoir une relation qui est surprenante mais satisfaisante. 

    Et convoquer Liszt qui est là-haut, Daft Punk qui est là sur Terre, mais avec des casques ; et que tout cela fasse inventer une musique qu'on n'a jamais entendue avant. 

    Souvent, on a entendu avant, mais c'est ça, il faut construire la musique sur les épaules de ceux qui sont venus avant nous. Sans Liszt, je ne pourrais pas faire ce que je fais. Sans Daft Punk, je ne pourrais pas faire ce que je fais. Heureusement, ils sont là pour me guider. C'est ça, l'humanisme musical, finalement. J'ai créé une école de musique qui s'appelle "e conservatoire", uniquement…

    Conservatoire de musique.

    Oui, pour les gens qui comprennent que d'avoir Liszt d'un côté, Daft Punk sur l'autre, c'est tous de la musique. On cherche les points communs entre les époques et les cultures. Et on ne va pas foncer sur les différences, on ne va pas dire que l'électro ne se fait que avec des instruments électroniques. Je peux me mettre au piano et j'essaye d'un peu canaliser l'esprit de la musique électro.

    C'est prendre une esthétique de la musique électro, et le traduire en un instrument qui n'est pas censé le faire ça. C'est l'essence de l'humanisme musical. Et de dire que l'on peut retrouver Bach aujourd'hui, juste aussi facilement que trouver du Daft Punk au 18ème siècle. 

    D'un côté, il y a la batterie. Sur une main, il y a la batterie, c'est ça ? Il y a le rap. Sur une autre, il y a la musique classique, il y a tout ça qui se mélange ?

    Dans le sens…

    Dans les noires et dans les blanches, je ne sais pas.

    Dans le sens où le piano est particulièrement doué pour faire des choses qui sont plus orchestrales, ou pour imiter les autres instruments. C'est un instrument de percussion. Quand je fais ça, il y a un marteau qui tape quelque chose ; et donc, par définition, c'est un instrument de percussion. Faire du rythmique, si on veut que ça soit du classique…

    Ou du boogie woogie.

    C'est juste le fait que le piano peut être la basse, la batterie, la guitare, l'orchestre, le synthétiseur, le sampleur…

    En même temps, effectivement, il y a une sorte d'arithmétique. En même temps, il y a une folie. Je crois qu'il y a une admiration chez toi pour Gabriel Fauré, c'est ça ?

    Pour beaucoup de compositeurs. J'aime bien la musique classique français, parce que même s'ils n'ont pas innové des choses à l'époque du romantisme, où c'était plutôt dominé par les Allemands, ils ont réussi à prendre l'esthétique allemand et le rendre français en jouant plus avec les couleurs et les persifflages de la musique. Et plus tard, c'est Debussy, Ravel et compagnie, les impressionnistes, qui ont vraiment innové quelque chose, basé sur le travail des gens comme Fauré. Il est dans une période un peu oubliée entre le romantisme et l'impressionnisme. Mais pour ceux qui connaissent, c'est un peu le "parrain" de l'impressionnisme.

    C'est merveilleux. Il y a un film qui s'appelle "Shut up and play the piano". Ça faisait penser à Zappa qui avait fait un album "Shut Up'n Play Yer Guitar". À un moment donné, c'est le piano qui parle, quoi.  

    Oui, c'était plutôt… C'est un documentaire sur ma carrière.

    C'est toi qui joue du piano, quoi.  Ben ouais, j'ai l'impression que je le vois, dans ma tête qui me dit ça. C'est souvent… Des fois, je me demande "Est-ce que j'aurais pu être artiste pur, sans avoir besoin de faire des interviews à la télé, sans besoin de faire des concerts…"

    Ce serait dommage pour nous.

    Quand même, il y a cette autre vie que j'aurais pu vivre, où j'étais un musicien pur, et j'aurais gardé toute ma dignité sans avoir besoin de penser à l'autre, juste rester un artiste égoïste quelque part. Je fantasme sur ça. Quelque part, dans ma tête, je me demande ce qui aurait été ma carrière si je "Shut up and plain the piano". Heureusement ou malheureusement, j'ai décidé d'ouvrir ma gueule. Comme porter la robe de chambre avec un short, vous voyez là ? Montrer les jambes nues. C'est de l'irrespect. L' irrespect des fois pour mon public, des fois pour des gens comme vous, des fois juste le fait d'arriver et de faire ce qu'on veut et… Oh. Non, mais je veux juste dire qu'il y a des moments où ce n'est pas juste "ahaha" faire rire, ou que la musique soit assez pure que les gens en pleurent. Il y a un troisième mode qui est important : c'est réveiller les gens et les surprendre à un moment donné, créer de la tension. Et moi, le "mastermind" qui a le droit enfin de casser cette tension et finir en "fin heureuse", comme un bon massage thaï.

    C'est une super conclusion. Merci, Chilly.

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    Diffusé le 02 juil. 2019 - 22h28
    00:08:27
    Disponible jusqu'au : 2 juil. 2050
    Tous publics
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