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  • L'invité

    Michel Onfray

    Invité : Michel Onfray.

    Le philosophe Michel Onfray, dont le nouveau livre « Sagesse » est l'un des temps forts de la rentrée littéraire, a surmonté un AVC. Une expérience qu'il raconte dans « Le Deuil de la mélancolie » et qui l'a conduit à vouloir revenir aux sources des auteurs qui ont marqué son existence, comme Antonin Artaud, afin d'y trouver des réponses aux angoisses du monde actuel.

    Présentation : Patrick Simonin.

    Transcription

    Bonjour Michel Onfray. Bonjour. Merci d'être notre invité. On va parler dans quelques instants de deux livres tout à fait exceptionnels. Vous êtes retourné sur les traces des livres de votre enfance, à l'endroit même où ils avaient été écrits pour les relire, mais d'abord, c'est ce deuil de la mélancolie. C'est un livre, en ce moment, qui est parmi les meilleures ventes. Vous y racontez, de manière très personnelle, combien vous avez failli mourir.

    Oui, avec un AVC fin janvier. C'e (...)

    Bonjour Michel Onfray. Bonjour. Merci d'être notre invité. On va parler dans quelques instants de deux livres tout à fait exceptionnels. Vous êtes retourné sur les traces des livres de votre enfance, à l'endroit même où ils avaient été écrits pour les relire, mais d'abord, c'est ce deuil de la mélancolie. C'est un livre, en ce moment, qui est parmi les meilleures ventes. Vous y racontez, de manière très personnelle, combien vous avez failli mourir.

    Oui, avec un AVC fin janvier. C'est surtout l'histoire de cinq toubibs qui sont passés à côté et une histoire de nature humaine puisqu'ils sont passés à côté. Ce n'est pas grave, l'erreur est humaine mais ils ont tous expliqué qu'ils n'étaient pas passés à côté, pourquoi et comment. Ils sont rentrés dans la dénégation. C'est un effet sur soi. C'est un effet sur les autres. C'est un effet sur les amis.

    C'est un effet sur tous les gens qui disparaissent en donnant l'impression que les AVC se transmettent et que c'est contagieux. Vous dites "On ne fait pas son deuil, c'est le deuil qui vous fait". Oui. J'ai perdu ma compagne après un long cancer. Après, les gens vous disent qu'il va falloir faire son deuil désormais. A un moment donné, je me dis, c'est le deuil qui nous fait. Chaque matin, on se réveille et la technique est extrêmement simple. L'autre jour, une dame qui m'a écrit : "J'ai lu votre livre, mais comment on fait. J'ai perdu mon mari". Je lui ai dit : "un pas devant l'autre chaque jour, un jour devant l'autre, et à un moment donné, on marche un peu plus droit". Avant, on a l'impression d'avoir le cou coupé comme un poulet qui court n'importe comment dans la cour. Effectivement, le deuil nous fabrique et nous constitue. Pourquoi le deuil de la mélancolie ? Vous n'avez plus le droit d'être mélancolique après avoir connu la mort de près ? Il ne faut pas que ça dure une éternité. C'est normal. Il faut les deux. On ne peut pas imaginer qu'on oublie quelqu'un comme ça, tout de suite. Il ne faut pas non plus imaginer qu'il ne faut pas oublier. Il faut savoir oublier, savoir ce que l'on retient, savoir ce que l'on garde, savoir si on a aussi un pied dans la tombe ou une jambe dans la tombe, un bout du corps, la moitié du corps, presque la totalité du corps. A un moment donné, il faut se dire les morts avec les morts et les vivants avec les vivants. Il faut permettre aux morts de trouver la bonne place, la bonne distance, pour que soi aussi, on trouve la bonne place dans la vie.  Dans un livre, vous dites "A 20 ans, j'avais envie de vivre la vie monastique". On va le raconter dans un de ces livres. Finalement, vous vous invitez dans un monastère.  J'ai écrit beaucoup contre le christianisme dans la mesure où le christianisme veut gérer la vie d'autrui. Quand on nous dit il faut faire ceci ou faire cela, que dans l'histoire, on a coupé la tête à des gens simplement parce qu'elle dépassait, le moine qui dit vivre sa foi dans une maison, dans un monastère derrière une clôture, j'ai beaucoup de respect. Il y a une cohérence. Il y a une congruence chez ces gens-là. Ils ont mis leur vie au service de leur pensée. Théoriquement,  ils pratiquent la religion. Ce n'est pas le dimanche, on pratique la religion et le lundi, on recommence à être un sale bonhomme. Il y a vraiment un investissement total de la vie. Je ne vois pas la philosophie autrement. Je pense qu'il faut vraiment y mettre tout son corps, toute son âme, toute sa vie. Ces gens qui se réveillent très tôt et qui, dans une église froide, s'en vont prier un Dieu auquel je ne crois pas, je suis ému par ça. Vous vous rendez au monastère de la Trappe à Souligny, dans l'Orne. C'est sur les traces d'un abbé incroyable, l'abbé Rancé, rendu célèbre par Chateaubriand qui a lui-même écrit des milliers de correspondances, des milliers de pages de correspondances. Vous allez rechercher, qu'est-ce qui vous fascine dans le destin de ce prêtre engagé qu'il aura en quelque sorte deux vies puisqu'il aura une vie libertine et une autre vie qu'il va consacrer à apprendre à mourir. 

    C'est ce qu'on dit habituellement. Mon travail, c'est quand même de déconstruire les mythes, de détruire toutes les fables. Il y a cette fable du libertin total, carrosse, livrée, domestique, dépense, femmes, collection de femmes etc. Une femme qu'il aime et cette femme meurt. Il arrive un jour dans cette maison. Le cercueil est trop petit. La tête a été coupée. Le corps est dans le cercueil et la tête est par terre. Il a cette vision terrible. Il arrête tout. Il cesse de devenir un libertin et il devient le patron de la Trappe. Ce n'est pas exactement comme ça que ça s'est passé. Je raconte la biographie, la correspondance, l'oeuvre. Je suis allé relire parce que j'avais lu, jadis, la vie de Chateaubriand. Je suis allé lire la vie de Chateaubriand, la vie que Chateaubriand consacre à Rancé sur les lieux mêmes. De ça, on dit quoi ? Que la vie le rattrape à un moment donné ? C'est qu'il n'est pas aussi libertin qu'on veut bien le dire avant et qu'il n'est pas aussi ascète que ça après. Cet homme qui est censé avoir renoncé au monde n'y a pas renoncé autant que ça. Je préfère pour le coup Mabillon, un autre religieux, qui estime qu'il ne faut pas en faire trop quand on n'est pas capable de faire. Il dit "vous êtes loin du monde mais vous recevez quand même les grands et les puissants, Chateaubriand, Saint-Simon. Vous recevez des femmes du monde. Vous avez des correspondances avec tout le monde, avec les grands et les puissants de ce monde. Vous êtes très impliqué dans des petites polémiques d'auteurs. Ce qui m'intéressait, c'était de déconstruire ce mythe et de mettre en avant ce Mabillon qui me paraît mésestimé, méconnu et beaucoup plus intéressant. Je dis que Rancé est vraiment le dernier chrétien. On est au dix-septième siècle. Je pense qu'il n'a pas tort. Un autre christianisme va arriver après ça. C'est une espèce de christianisme de l'ascèse, de la mortification. Il n'y a pas de chauffage. On ne mange rien du tout. Les aliments sont pourris. On prie pieds nus l'hiver.  Ça, vous l'avez revécu. Vous l'avez vécu pour lui. Vous dites la froideur du sol, les bruits, le silence.  C'est là qu'on voit que le christianisme est mort quand on est dans cette configuration-là parce que quand je suis dans ma chambre de monastère, j'ai du chauffage, j'ai un lit qui est propre et correct, j'ai une douche qui fonctionne, je partage des repas dans lesquels on mange correctement. On me repasse les plats au cas où je n'aurais pas assez mangé en me faisant des signes parce qu'on ne se parle pas, mais si je veux reprendre de la soupe. Tout ce qui est mortification, douleur et souffrance comme une célébration parce qu'il faut ressembler à la Passion du Christ et ressembler au corps souffrant du Christ, tout ça a plutôt disparu.  Vous dites que dans cet endroit,  le centre du monde est partout. Il y a une forme de vérité.

    Ah oui, bien sûr. Quand je rentre dans une synagogue ou dans une mosquée ou quand je rencontre des chamanes au pôle Nord ou dans d'autres endroits du monde, en Afrique, je ne souscris pas à ses arrières mondes mais je souscris à la sincérité et à la franchise des gens qui vivent véritablement cette foi. Ce qui me gêne dans la foi, c'est qu'elle puisse générer des invitations chez autrui en disant "Vous allez me faire ceci, vous allez me faire cela, vous n'avez pas le droit de ceci, vous n'avez pas le droit de cela". Pour le reste, quand les gens sont dans un rapport direct à la transcendance, à laquelle je ne crois pas, à Dieu ou à leur Dieu auquel je ne crois pas, j'ai toujours du respect parce que le spiritualiste que je suis en philosophie, c'est-à-dire l'homme qui aime l'esprit et les choses de l'esprit, trouve son compte à ces mondes-là. Vous avez besoin de ça ? On revient à ce livre, sur ce deuil de la mélancolie, cette approche de la mort.

    C'est en permanence, ce questionnement sur la mort. Je pense qu'un philosophe qui ne questionne pas la mort ne questionne pas la vie et ne questionne pas grand-chose. On est toujours sur cette question. Si Dieu n'existe pas, ce qui est ma position, que peut-on faire de sa vie ? Comment lui donner un sens ? Où est le bien, où est le mal ? Sur quoi accrocher des vertus et estimer que ceci est un vice par exemple. Si vous avez une transcendance, Dieu l'explique. Si vous êtes dans l'immanence la plus absolue, on fait quoi ? J'ai fait des voyages sur les traces de Segalen en Polynésie,  aux Marquises. J'ai fait des voyages en Guyane ou dans des endroits où j'ai envie de retrouver des gens qu'on appelle les peuples primitifs, même s'ils sont très abîmés par la civilisation. Ils ont des antennes paraboliques. Ils ont de l'alcool. Ils ont des moteurs qui leur permettent, en plein milieu de la jungle, de regarder des émissions de télévision jusqu'à 3 heures du matin après avoir beaucoup bu. On voit aussi comment notre civilisation a beaucoup détruit les petites civilisations. J'ai toujours une grande tendresse pour les petites civilisations.

    Merci beaucoup, Michel Onfray, d'avoir été notre invité. Merci à vous.

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    00:08:20
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