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  • L'invité

    Jean-Pierre Chevènement

    Invité : Jean-Pierre Chevènement, homme politique français. 

    L'une des personnalités politiques les plus marquantes de l'histoire politique française publie un livre « Passion de la France » qui est la somme de ses prises de position depuis un demi-siècle. 

    Présentation : Patrick Simonin.

    Transcription

    Bonjour Jean-Pierre Chevènement. Bonjour. Si l'expression "homme d'Etat" a été inventée, elle est pour vous, vous avez été ministre, ministre de l'Education nationale, ministre de l'Industrie, ministre de la Défense, vous avez fondé des partis politiques, vous avez accompagné l'histoire de la gauche. Vous portez une réflexion sur votre temps, sur cette France que vous avez depuis toujours dans votre cœur. Vous le racontez dans un livre, c'est 1.500 pages intitulées "Passion de la France". J'alla (...)

    Bonjour Jean-Pierre Chevènement. Bonjour. Si l'expression "homme d'Etat" a été inventée, elle est pour vous, vous avez été ministre, ministre de l'Education nationale, ministre de l'Industrie, ministre de la Défense, vous avez fondé des partis politiques, vous avez accompagné l'histoire de la gauche. Vous portez une réflexion sur votre temps, sur cette France que vous avez depuis toujours dans votre cœur. Vous le racontez dans un livre, c'est 1.500 pages intitulées "Passion de la France". J'allais presque dire "Passion pour la France".

    Oui, ce titre s'interprète de deux manières. C'est la passion que j'ai pour mon pays. Et c'est en même temps la passion au sens christique du terme, (patere) et souffrir, c'est la souffrance de la France depuis 1939, l'année de ma naissance, c'est aussi la Deuxième Guerre mondiale. C'est la catastrophe qui fond sur la France et c'est toute la difficulté qu'il y a à la redresser.

    Oui. Il y a aujourd'hui des populismes partout dans cette Europe que vous dénoncez. Elle en est responsable ? 

    Le responsable, c'est l'illusion qui fait qu'on a cru qu'on allait substituer à la France une Europe supranationale qui n'a pas de réalité parce qu'elle n'a pas de frontières, parce qu'elle n'a pas de patriotisme propre. Le patriotisme européen n'existe pas. Quand vous consultez les gens sur leur sentiment d'appartenance, ils sont d'abord français ou allemands ou anglais ou italiens avant de se dire européens. Or le sentiment d'appartenance est fondamental. C'est ce que beaucoup de gens n'ont pas compris. On accepte la loi de la majorité quand on est minoritaire s'il y a un sentiment d'appartenance assez fort. Il existe au niveau national. Il n'existe pas au niveau européen. Donc l'Europe est une machine à produire des normes sur lesquelles au fond, il n'y a pas de consensus véritable. C'est très fragile.

    Oui. Aujourd'hui on voit que même ce sentiment d'appartenance nationale, on voit le mouvement des gilets jaunes, (inaudible) quelque part a disparu, c'est qu'au fond, on n'accepte plus le système démocratique tel que la Cinquième République l'a institué et qu'au fond, ce mouvement reflète un système qui vacille.

    Donc le problème est de restaurer le civisme mais on ne peut pas restaurer le civisme si on ne reprend pas le contrôle de la souveraineté, du pouvoir parce que le respect qu'ont perdu les représentants de la nation aux yeux des citoyens vient en partie de ce que eux-mêmes ont abdiqué leur pouvoir. Et il faut leur rendre leur pouvoir. C'est ce que je propose, c'est qu'on revalorise la démocratie représentative, celle par laquelle les citoyens se sentent représentés par leurs députés. Je crois que cette revalorisation du Parlement est à la base de tout pour que les citoyens puissent à nouveau avoir confiance dans les députés qu'ils élisent. Je l'ai moi-même été pendant très longtemps, j'ai été parlementaire du Territoire de Belfort pendant près de 40 ans. Je sais ce que c'est que la démocratie représentative mais je sais aussi ce que c'est que faire la loi. Je sais aussi ce qu'est expliquer le sens de la loi aux élèves des écoles, c'est l'éducation civique. Tout cela est à refaire, à reconstruire un peu. On ne doit pas changer, réformer la Cinquième République ? Passer à la Sixième République ? Je crois que c'est un peu trop vite dit. Je pense qu'il faudrait peut-être s'interroger sur le fait de savoir si l'abolition du septennat ou plutôt l'instauration du quinquennat n'a pas été une erreur parce qu'on a corseté la démocratie d'une manière telle qu'il y a une élection, celle du Président, dans la foulée, celle des députés et entre les deux, il n'y a plus rien. Je dirais que voilà, c'est un système qui ne respire pas. Donc je propose qu'on déconnecte à nouveau la durée du mandat présidentiel. Le Président est le gardien du long terme, et la durée des mandats parlementaires, c'est au Parlement d'élaborer, de conduire les politiques en fonction des désirs de l'opinion qui peuvent être changeants.

    Oui. Mais quelle réponse ? On voit une montée de l'antisémitisme en France, une montée de la violence, des extrêmes. Quelle réponse républicaine ? 

    Eh bien la réponse, c'est la République dans toute sa cohérence, dans toute son exigence. C'est l'école, c'est l'éducation, c'est la foi à nouveau des instituteurs dans le message qu'ils doivent transmettre et c'est évidemment aussi cette mentalité de service public qui doit exister dans les médias, dans les réseaux sociaux, je ne sais pas faire, mais c'est qu'une question qui est posée pour l'avenir. Nous avons à reconstruire la République. Oui, la reconstruire et au fond, recréer cette unité. La laïcité, c'est un sujet auquel vous vous êtes évidemment intéressé de près. La place de l'islam en France, le problème du terrorisme, des menaces terroristes aujourd'hui, Jean-Pierre Chevènement, vous dites, au fond, c'est la nation qui a la réponse ?

    C'est la nation citoyenne que je distingue de la nation ethnique ou culturelle. C'est la nation comme communauté de citoyens, indépendamment de la confession, catholique, musulmane, juive, protestante, peu importe, ou agnostique. Disons que la laïcité, c'est la compréhension de ce qu'est la citoyenneté, c'est qu'il y a un espace commun à tous les citoyens. C'est une réaction républicaine qui nous est nécessaire, c'est un sursaut républicain auquel on doit convier le pays pour faire reculer l'extrême droite qui fait son miel du désordre ambiant. Oui, qui peut arriver au pouvoir réellement ? Ecoutez, à force de dire qu'elle n'arrivera pas au pouvoir et que Madame Le Pen est comme la quille du bateau, c'est-à-dire une sorte de stabilisateur automatique, est toujours battue au deuxième tour, un jour ça ne marchera plus. Donc je crois qu'il est temps que nos élites, nos classes dirigeantes s'interrogent sur leur propre responsabilité plutôt que d'incriminer toujours les populistes. Je ne sais pas toujours très bien ce que cela veut dire mais s'interrogent sur leur responsabilité, par exemple de la désindustrialisation de la France depuis 40 ans. Car l'industrie, c'était 20 % de notre production, aujourd'hui ce n'est plus que 10 % et tous ces malheureux qu'on voit errer sur nos ronds-points, etc., n'étaient-ce pas autrefois des gens qui auraient dû travailler dans les entreprises, dans les usines qu'on a laissé fermer et qui ferment tous les jours ? Donc il faudrait s'interroger sur les conditions dans lesquelles on peut réindustrialiser notre pays. Oui. C'est un des points. Ce n'est pas le seul. Oui. Passion de la France. Passion pour la France mais passion au singulier. Vous dites, au fond la France, elle est une, indivisible, exclusive.

    Elle mérite une passion, votre passion. C'est 50 ans de combat, 50 ans de combat, tout le monde ne peut pas en dire autant, mais qui ont leur unité. Et ce livre, qui peut se lire chronologiquement, peut se lire aussi au fil des pages parce que je crois qu'il y a une profonde unité entre, je dirais, toutes les interventions que j'ai pu faire et qui constituent une vision du monde pour l'avenir. Oui. Ce n'est pas simplement une bouteille lancée à la mer. Ce sont des outils, des concepts, des briques de base pour reconstruire un édifice solide, une France républicaine au vingt-et-unième siècle.

    Oui. Quand vous avez adhéré à la SFIO, le jeune homme que vous étiez est le même aujourd'hui quelque part ? La même presque utopie, j'allais dire, le même rêve ? Ah ben l'utopie est toujours nécessaire. Simplement le réalisme aussi. Et j'ai appris à conjuguer les deux. L'homme n'est ni ange ni bête, disait Pascal, "qui veut faire l'ange fait la bête". Donc je ne cherche pas à faire l'ange, je dis que la politique est difficile et qu'il y a un chemin.

    Merci beaucoup Jean-Pierre Chevènement d'avoir été notre invité. "Passion de la France" dans la collection Bouquins, fameuse collection publiée donc chez Robert Laffont, 1.500 pages absolument exceptionnelles de votre parcours. Merci beaucoup Jean-Pierre Chevènement. Merci.

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