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  • L'invité

    Jacques Ferrandez

    Invité : Jacques Ferrandez, auteur de bande dessinée français.

    Jacques Ferrandez a adapté l'oeuvre de Camus, en particulier "Le Premier Homme". Il vient de sortir "Entre mes deux rives", un autoportrait nourri de dessins et d'illustrations, où il renoue avec une mémoire familiale marquée par l'Algéie et l'exil.

    Présentation : Patrick Simonin.

    Transcription

    La Méditerranée est un pays pour lui, le pays de son cœur, Jacques Ferrandez. Vous publiez "Le Premier Homme", votre nouvelle bande dessinée, adaptée de Camus. Et puis "Entre mes deux rives", un livre où vous vous racontez aussi à travers Camus, à travers le parcours de votre propre famille, qui vous ramène inexorablement en Algérie.

    Oui, c'est sûrement une destinée chez moi. Je suis né à Alger et même si je n'y ai pas vécu, parce que mes parents ont décidé de quitter l'Algérie jus (...)

    La Méditerranée est un pays pour lui, le pays de son cœur, Jacques Ferrandez. Vous publiez "Le Premier Homme", votre nouvelle bande dessinée, adaptée de Camus. Et puis "Entre mes deux rives", un livre où vous vous racontez aussi à travers Camus, à travers le parcours de votre propre famille, qui vous ramène inexorablement en Algérie.

    Oui, c'est sûrement une destinée chez moi. Je suis né à Alger et même si je n'y ai pas vécu, parce que mes parents ont décidé de quitter l'Algérie juste après ma naissance, j'ai toujours mis finalement l'Algérie au cœur de mon travail ; puisqu'à partir du 1er album des "Carnets d'Orient", qui a constitué le début d'une série de 10, plus les "Carnets de voyage", enfin c'est l'Algérie, c'est aussi toute la Méditerranée. Et puis c'est l'autre rive aussi, où j'ai atterri quand mes parents se sont installés à Nice et je fais l'aller-retour perpétuel. Permanent. Quand je dis presque "la Méditerranée est un pays", c'est vrai. Vous, vous dites "la Méditerranée relie les peuples". Alors c'est ce que j'espère, moi. C'est de considérer cet espace comme un espace qui rapproche, qui relie, qui est non pas un espace qui sépare, évidemment. Aujourd'hui c'est compliqué, parce qu'on voit bien que la Méditerranée devient le tombeau de beaucoup de ceux qui espèrent une vie meilleure ; ou en tout cas, qui fuient une vie terrible là où ils sont, c'est-à-dire la guerre souvent ou la dictature. Mais c'est cet espace-là, qui a de tout temps été comme je dis dans le livre, un espace à la fois de civilisations au pluriel, mais aussi un espace de tragédie. Et si on remonte à la tragédie grecque, vous voyez, on est quand même dans le bain depuis longtemps. Oui. Voilà par exemple un magnifique dessin des rues d'Alger, avec votre crayon et les couleurs, vous recréez quelque chose qui n'existe plus. Qui n'existe plus, parce que c'est aussi une époque. Quand je travaille sur "Le Premier Homme" d'Albert Camus, il y a à la fois l'époque de l'enfance d'Albert Camus, c'est-à-dire les années 20, début des années 30 ; et puis il y a la période à laquelle il écrit ce livre, c'est-à-dire les années 50, au moment où c'est déjà la guerre, même si c'est une guerre qui ne dit pas son nom, la guerre d'Algérie. Et moi, le gros avantage que j'ai avec la bande dessinée, c'est que je peux reconstituer les lieux et les décors dans leur exactitude et au moment où se déroule le récit. Au cinéma on est toujours embêté, parce que pour reconstituer un décor, on est obligé de tricher un peu, d'aller tourner ailleurs, de faire croire que c'est la ville. Les films qui se passent en Algérie sont souvent tournés au Maroc ou en Tunisie. Moi, tout est inscrit dans le paysage algérois et algérien. "Tout est tourné" j'allais dire, en Algérie. Extraordinaire !

    Tout est tourné sur place, avec… "Le Premier Homme" et ça, c'est un livre étonnant de Camus, que vous adaptez. Alors il y a évidemment cette écriture blanche de Camus, c'est extrêmement incroyable d'arriver à mettre des dessins sur des mots.

    Oui alors l'écriture blanche, c'était surtout le cas dans "L'étranger", que j'ai adapté préalablement. Et là, on est sur une écriture qui est plus…enfin, quand on parlait d'écriture blanche, c'était pour désigner une écriture extrêmement serrée, presque sans affect, sans émotion, des phrases très courtes. Là dans "Le Premier Homme", comme c'est un roman qu'il n'a pas pu finir, on sait bien qu'il a eu cet accident de voiture, au moment où il est en plein… Oui, on a retrouvé le manuscrit dans la voiture.

    On a retrouvé le manuscrit qui était évidemment inachevé. Il y avait sans doute peut-être le tiers, peut-être le quart, on ne sait pas trop, de ce qu'aurait été ce roman. Il y avait aussi une écriture en devenir. C'est-à-dire qu'il y a des phrases qui dépassent parfois deux ou trois pages. Donc là, on n'est plus dans l'écriture blanche, on est dans une espèce de torrent littéraire, lyrique etc. Et ça, le fait de partir de ce texte pour aussi en faire une adaptation en images, moi je remplace les mots si vous voulez, par des images, par des ambiances, par du paysage, du paysage urbain ou du paysage extérieur à Alger ; en essayant d'entrer au plus près de ce qu'est l'émotion que j'ai ressentie en lisant ces mots et de les traduire par le dessin avec de l'image. C'est une émotion forte et on le voit bien, parce que dans "Entre mes deux rives", que vous publiez chez Mercure de France, vous racontez la genèse de ce livre, comment vous le travaillez avec Catherine Camus. Comment vous inventez cela ? Mais aussi comment il y a un compagnonnage entre Camus et votre propre famille ?

    Oui. Alors, il y a déjà un compagnonnage qui est dû au quartier, parce que Camus, c'était l'enfant du quartier où a vécu également mon père et avant lui, mes grands-parents paternels. Donc Camus, c'était l'enfant du quartier. Quand il a commencé à être connu en France, en Algérie et dans le monde entier, c'était l'enfant du quartier, malgré tout. Et le magasin de chaussures de mes grands-parents était exactement en face, on le voit à l'image. Je me suis amusé à faire en sorte que quand la grand-mère va acheter des souliers pour le petit, -souliers dont il va falloir prendre soin, au lieu d'aller jouer au football etc.-, ça se passe au magasin de mes grands-parents ; parce que là, elle va acheter les chaussures évidemment, c'était en face. Donc ça, ce n'est pas dans le roman, je me suis permis cette petite invention.

    Oui. Vous dites dans ce livre, votre père un jour, vous lui avez demandé, vous lui avez dit : "Qu'est-ce que tu retiens le plus, de l'Algérie" ? Et il vous répond "Mes 20 ans". Oui. C'est-à-dire qu'au lieu de me dire qu'il regrettait le paradis perdu, comme beaucoup de pieds-noirs, qui ont ensuite nourri toute une nostalgie du pays, lui avec beaucoup de lucidité, il m'a dit : "C'est mes 20 ans", c'est-à-dire c'est ce que chacun a perdu, quel que soit le pays, quel que soit l'endroit. Mais évidemment, quand on est un homme mûr et un homme vieillissant, c'est peut-être ça qu'on regrette le plus. Oui. Quand vous retournez à Alger, vous y allez, vous y étiez encore il y a quelques jours, Jacques Ferrandez, vous vous sentez comment ? Vous vous sentez comment, vis-à-vis des Algériens ?

    Eh bien moi, j'ai beaucoup d'amis algériens qui ont mon âge, qui sont de ma génération et qui sont toujours en Algérie. Parce qu'il faut aussi préciser que j'ai beaucoup d'amis algériens qui ont dû quitter l'Algérie, notamment dans les années 90. Mais ceux qui sont restés et qui ont une forme d'opiniâtreté aussi, à dire : "On ne veut pas lâcher, c'est notre pays et on ne voit pas pourquoi on devrait partir", bien que les raisons ne manquent pas. On l'a vu dans les années 90, on le voit encore aujourd'hui, certains se retrouvent sans boulot, ce n'est pas très facile, si vous voulez. J'ai un ami historien, qui dit que "l'Algérie est un pays riche, peuplé de pauvres". Mais c'est vrai que ce n'est pas facile d'être dans un pays où il y a une moyenne d'âge qui est autour de 25 ans, dirigé par qui on sait qui lui, est en train de…enfin, on ne sait même pas s'il est toujours en vie, d'ailleurs. Mais vous voyez, c'est-à-dire c'est un pays des extrêmes aussi. On voit cette jeunesse qui est extrêmement vivante, entreprenante et puis qui est bloquée par un système qui est extrêmement lourd et pesant et sur lequel il n'y a pas beaucoup de possibilité de s'exprimer. Donc moi je vois bien ça et en même temps, j'ai une grande évidemment tendresse pour ce pays, pour ses habitants d'aujourd'hui et pour aussi peut-être, le regret commun qu'on peut avoir, de cette Algérie ; non pas, -c'est ce que je dis-, moi je n'ai pas la nostalgie de ce qui était, c'est-à-dire la période coloniale etc., mais j'ai la nostalgie de ce qui n'a pas été. Et j'ai beaucoup d'amis, je parle aussi de Fellag, qui est un ami… Mohamed Fellag, formidable humoriste. …qui lui aussi, constate toutes ces occasions manquées. C'est-à-dire le moment où on était quand même faits pour s'entendre, pour vivre ensemble et où à un moment donné, un tournant de l'histoire a fait que les choses se sont passées autrement.

    Oui. Mais "Entre mes deux rives", il y a ce qui réunit tout le monde, cette mer qui est là.

    Eh bien oui, alors la mer, la mère aussi, pour Camus, on connaît l'importance des deux mots, avec les deux orthographes distinctes. C'est-à-dire qu'il y a ce rapport à la mer, qui est aussi je pense, le rapport que tous les Méditerranéens ont à leur mère. On sait bien que pour quelqu'un qui vient d'Algérie et du Maghreb, le meilleur couscous du monde, c'est celui que fait sa maman, bien entendu. Qu'on soit juif, musulman, chrétien, c'est le couscous de la maman qui est toujours le meilleur. Et il y a ce rapport évidemment à la mer l'élément, l'élément liquide, si bien chantée par Camus, dans "Noces", par exemple. Donc les deux évidemment, ça participe d'une forme de culture, de civilisation, qui est complètement commune à tous ces pays de la Méditerranée.

    Merci beaucoup, Jacques Ferrandez. "Entre mes deux rives", c'est un livre, un témoignage, au Mercure de France, qui est vraiment fascinant, avec plein de dessins, plein d'objets, de documents de votre famille, qui sont extrêmement touchants. Et puis "Le Premier Homme", Camus-Ferrandez, quelle belle affiche, tous les deux réunis… Ça impressionne ! …ensemble. Merci Jacques Ferrandez. Merci à vous.

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