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  • L'invité

    Alice Zeniter

    Invitée : Alice Zeniter.

    "L'Art de perdre", d'Alice Zeniter, raconte le destin d'une famille de harkis où les silences tentent de combler les vides des identités.

    Présentation : Patrick Simonin.

    Transcription

    Bonjour, Alice ZENITER.

    Bonjour.

    L’Art de perdre, c’est un livre événement, un livre pour le Goncourt, pour le Femina. C’est un livre qui bouleverse, c’est une épopée romanesque haletante, mais j’allais presque dire, il y a un personnage important dans votre livre aussi, c’est le silence, c’est un silence pesant.

    Et c’est un silence qui… En fait c’est des silences, c’est pour ça qu’il est aussi présent. C’est à la fois les silences officiels de l’histoir (...)

    Bonjour, Alice ZENITER.

    Bonjour.

    L’Art de perdre, c’est un livre événement, un livre pour le Goncourt, pour le Femina. C’est un livre qui bouleverse, c’est une épopée romanesque haletante, mais j’allais presque dire, il y a un personnage important dans votre livre aussi, c’est le silence, c’est un silence pesant.

    Et c’est un silence qui… En fait c’est des silences, c’est pour ça qu’il est aussi présent. C’est à la fois les silences officiels de l’histoire de France et de l’histoire d’Algérie. C’est les silences personnels, c’est-à-dire la peur dans une famille de parler de sujets qui après reviendront comme des stigmates et qui pèseront sur les enfants. La peur aussi dans un couple, de transmettre des informations qui feront que la pitié va remplacer l’amour, et donc dans les trois parties, au fil du siècle que le roman traverse, il y a une quantité de silence de qualité différente, mais avec tous, le même résultat, qui est qu’il y a un trou, il y a un manque, et on tourne autour de ce silence avec une attraction parfois malsaine, mais on a besoin de mettre des noms, de mettre des mots, là ou il n’y avait qu’un trou.

    C’est un roman sur l’identité, sur le soi, sur les racines. C’est Naïma le personnage central qui va, j’allais dire, renouer sur un passé inconnu, peuplé de silence qui va le ramener notamment à un grand-père en Algérie que l’on a pu qualifié de harki.

    Oui, Naïma quand l’histoire commence, finalement c’est une histoire qu’elle ne connaît pas, puisqu’on lui a légué surtout des silences. C’est une histoire qui a priori ne l’intéresse pas, jusqu’à ce qu’elle rencontre Lalla, qui est un vieux peintre algérien, et qui lui va commencer à lui parler de l’Algérie qu’il a connue, de l’Algérie de sa jeunesse, de l’Algérie aussi de la création artistique, de la rébellion, et Naïma à ce moment-là, va réaliser que ce qu’elle a appelé l’Algérie, finalement c’est l’appartement de sa grand-mère, et qu’elle n’a aucune idée de ce pays réel dont elle pense pourtant venir.

    Oui, et à la limite, pourquoi aurait-elle envie de savoir, pourquoi on a besoin de savoir ?

    Alors, elle pense que justement on n’est pas obligé de savoir. Pour Naïma, cette injonction qui est "dis-moi d’où tu viens, je te dirais qui tu es", c’est quelque chose qu’elle trouve ridicule, et en même temps, elle ne peut pas s’empêcher de penser que chacun a un droit à l’histoire, que pour pouvoir refuser d’être déterminée par une histoire, il faut d’abord la connaître, parce qu’on ne peut pas refuser quelque chose auquel on n’a pas accès. Et elle a l’impression que justement elle n’a pas droit à l’histoire puisque ceux qu’on a appelés les harkis, ont été gommés, ont été bâillonnés… Et que d’un côté comme de l’autre de la Méditerranée, personne n’a laissé la parole à ces dizaines de milliers d’hommes que le destin a bringuebalé d’une rive à l’autre, et qui se sont tus ensuite.

    Oui. On retrouve ce grand-père qui va se retrouver du mauvais côté de la barrière, qui va faire les choix et finalement on pense au titre du livre L’Art de perdre, qui va les faire, des choix perdants.

    Oui, et qui en même temps ne sont pas tout à fait des choix, c’est-à-dire, c’était une des choses que j’avais envie de traiter dans la première partie en revenant à l’échelle d’Ali, c’est-à-dire… Évidemment pour les générations d’après, on va avoir l’impression qu’il a fait un choix et qu’il a choisi le mauvais côté. Mais au moment où les événements se présentent, pour Ali, il n’est pas en train de faire des choix, il est en train de sauver sa peau, il est en train d’utiliser un mot plutôt qu’un autre, il est en train de défendre son droit à toucher une pension d’ancien combattant, mais lui jamais ne se dit, je suis en train de faire le choix de la France. Et j’aimais beaucoup l’idée de traiter ce double mouvement d’un homme qui croit n’être pas en train de s’engager, et en même temps des générations futures qui vont lire ça, rétrospectivement, comme un engagement.

    Être tué par le FLN, c’est être traître à l’Algérie, être tué par l’armée française, c’est être traître à la France. Et donc c’est un choix perdant, de toute façon.

    Et c’est d’autant plus douloureux pour Ali, qu’il y a cette idée que toutes les actions d’une vie ne seront jamais lues comme elles devraient l’être, et que la mort peut tout réécrire, et dans ces cas-là, pourquoi essayer de bien faire, puisque de toute façon, c’est la mort qui va décider, de à qui on est traître et de à qui on est fidèle.

    Oui. Il va y avoir le Camp de Rivesaltes en France, il va y avoir les HLM, il va y avoir les enfants qui arrivent ensuite, il va y avoir le jugement des enfants sur les parents.

    Qui est un jugement qui creuse un fossé, mais de toute façon, toute cette longue arrivée, et cette vie dans les marges que vous venez de décrire, elle creuse aussi un fossé, parce que les parents voient bien, Ali et Yema voient bien que pour pouvoir donner des chances, de meilleures chances à leurs enfants, ils doivent s’effacer au maximum. Ils voient bien qu’ils doivent laisser leur enfant à apprendre le français, parce que le français est une arme nécessaire pour que les enfants puissent se débrouiller dans la société, mais eux, ne le parlerons jamais. Donc déjà, ce sont deux mondes qui s’écrivent dans des langues différentes. Et puis quand Hamid dans les années 70, s’engage politiquement, découvre la lecture politique du monde, et notamment va militer pour l’indépendance du Vietnam, à partir de ce moment-là, lui a l’impression justement que son père a fait des choix très clairs et que ce sont des choix qu’il ne peut pas comprendre, qu’il ne peut pas approuver, et comme son père refuse d’en parler, ils ne tomberont jamais d’accord sur ce qui s’est passé, et le fossé devient de plus en plus profond.

    Plutôt que d’être différents, ils choisissent d’être indifférents, c’est-à-dire l’indifférence.

    Je ne sais pas si c’est vraiment de l’indifférence, parce que l’indifférence aurait une idée d’absence de douleurs, d’absence d’émotions. Là on voit que dans les deux cas, dans celui d’Ali comme dans celui d’Hamid, ils souffrent, mais ils ont l’impression d’être si différents que peut-être, ils devraient mener leurs vies en parallèle et tant pis si elles ne se rejoignent jamais, ces parallèles, donc ils se regardent de loin, mais ça n’est pas de l’indifférence, c’est une souffrance.

    Mais on n’a jamais vu et c’est dit dans le livre, "un arbre finalement poussé à 1000 kilomètres de ses racines".

    C’est cette idée en fait que le pays dont on est originaire, alors que ce soit pour Hamid qui a connu l’Algérie les premières années, ou pour Naïma, qui elle ne l’a jamais connue. Qu’est-ce que ça veut dire, avoir des racines et pourquoi on devrait être déterminés par elle, si on considère que des racines seraient à 1000 kilomètres, dans un pays qui nous est plus rien, alors que la vie elle s’invente chaque jour et au présent en France. Hamid, lui décide que ça ne le concerne pas, et c’est ce qu’il va répéter à ses frères et sœurs, ensuite à ses filles, l’Algérie ne me concerne pas. Et Naïma, elle est plus ambiguë par rapport à ça, mais quand elle va aller en Algérie, elle va se rendre compte aussi à quel point elle se sent française, à quel point tous ses référents culturels sont français.

    Oui, c’est un roman époustouflant, je vais presque dire que c’est un roman de combat, quelque part. C’est un roman presque aussi universel, ça se passe avec l’histoire de l’Algérie, mais ça va bien au-delà.

    Évidemment, ça va au-delà puisque finalement ce que le roman raconte, c’est une trajectoire migratoire aussi, ça montre qu’est-ce que ça veut dire partir d’un pays, arriver dans un autre, et ne jamais arriver tout à fait.

    Oui, c’est-à-dire un voyage qui ne finit jamais, c’est ça.

    C’est ça, se réinventer dans un pays, c’est tous les jours un combat, et quand je dis ça, le terme de combat inclut aussi de la joie, des moments de vie d’étincelle, de rire, mais quand même c’est un combat permanent et qui s’étend à tous les champs de la vie, même dans les détails les plus petits, ce qu’on mange, les mots qu’on utilise, tout ça, c’est le combat de la réinvention de la vie nouvelle, des nouveaux codes à acquérir.

    Être de quelque part, ou s’inventer un pays, ou peut-être s’imaginer d’un pays qui n’existe pas. Merci beaucoup Alice ZENITER, ce livre formidable L’Art de perdre publié chez Flammarion, le livre dont tout le monde parle. Merci beaucoup d’être venu sur ce plateau.

    Merci à vous.

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    00:07:57
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