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  • L'invité

    Annick Kayitesi-Jozan

    Invitée : Annick Kayitesi-Jozan, écrivaine française.

    Rescapée du génocide rwandais, Annick Kayitesi-Jozan est l'auteure de "Même Dieu ne veut pas s'en mêler".

    Présentation : Patrick Simonin.




    Transcription

    Un témoignage bouleversant que vous publiez Annick Kayitesi-Jozan "Même Dieu ne veut pas s'en mêler", Rwanda, une vie après, vous aviez eu 15 ans, 1994 quand votre mère, votre frère, une grande partie de votre famille ont été massacrés parce qu'ils étaient aussi au Rwanda. Aujourd'hui encore vous voulez témoigner.

    Oui, aujourd'hui, ça fait 23 ans, et en réalité pour moi, c'est en tout cas entre le mois d'avril et le mois de juillet, c'est vraiment comme si j'avais encore 15 ans, c' (...)

    Un témoignage bouleversant que vous publiez Annick Kayitesi-Jozan "Même Dieu ne veut pas s'en mêler", Rwanda, une vie après, vous aviez eu 15 ans, 1994 quand votre mère, votre frère, une grande partie de votre famille ont été massacrés parce qu'ils étaient aussi au Rwanda. Aujourd'hui encore vous voulez témoigner.

    Oui, aujourd'hui, ça fait 23 ans, et en réalité pour moi, c'est en tout cas entre le mois d'avril et le mois de juillet, c'est vraiment comme si j'avais encore 15 ans, c'est une histoire qui ne passe pas, une mort qui reste avec nous, avec laquelle on vit, et à 23 ans après, j'ai des enfants qui ont 9 et 5 ans qui me posent beaucoup de questions, et le livre je l'ai un peu écrit pour eux, pour essayer de démêler tout ça, de mettre les morts quelque part, la vie d'autre part.

    Oui, et de dire aussi: je vis tous les jours avec des morts.

    Oui, exactement, au réveil j'y pense, alors c'est bizarre de dire ça parce que je ne suis pas non plus déprimée à pleurer tout le temps non, non, mais ils font partie de ma vie, ils me donnent le courage de me lever parce que j'apprécie d'être en vie, je sais qu'eux, ils l'ont perdu, mais en même temps, ça me rappelle que c'est un combat de tous les jours, qui est de lutter contre la haine, que de ne pas laisser la haine nous envahir, et je vis avec ça tout le temps, tout ce que je dise, ce que je fais, ce que je pense, est toujours, toujours, pensé par rapport à ça.

    Vous dites: "maman savait qu'elle allait mourir, mais elle ne savait pas qu'elle allait être jetée aux charognards. "

    Oui, ma mère a été le 30 avril, ça faisait 3 semaines que la Tutsi se faisait tuer au Rwanda, de façon systématique, il y avait déjà eu des massacres, mais là en 94 c'était… ils avaient décidé de tuer absolument tout le monde. Ma mère savait qu'elle allait mourir, nous savions tous que nous allions mourir, mais effectivement, elle a été jetée aux charognards, alors heureusement pour elle, elle n'a pas su ça, c'est à moi de le porter.

    Oui, vous dites: "vivante, elle m'a apporté dans son ventre, elle m'a nourri de son sein , elle m'a porté sur son dos, elle m'a aimé, morte, je la porterais dans mon ventre et jusqu'au bout. "

    Vous savez, au Rwanda on croit qu'il faut enterrer ses morts, c'est vraiment ce qui nous différencie nous les êtres humains des animaux, c'est qu'on enterre nos morts, et peut-être là où les génocidaires ont pu réussir et faire de nos êtres des cafards, c'est qu'ils n'ont pas laissé entrer les morts et le seul moyen que j'ai de ne pas les laisser cafards et de leur redonner leur humanité à ma toute petite échelle, c'est de les porter en moi et ça jusqu'à la fin de mes jours.

    Vous dites à un moment répondant parce qu'il y a une question d'un enfant, "le génocide, c'est quand on tue des enfants, tandis qu'on évacue les chiens. "

    Oui, je ne savais pas moi pendant le génocide que la terre entière savait qu'on se faisait tuer et que quelque part pas loin de chez moi, les Blancs qui travaillaient au Rwanda étaient en train de faire évacuer leurs chiens, alors que nous, enfants, d'autres plus jeunes que moi, j'étais à un moment donné dans un orphelinat où j'ai dû m'occuper d'un bébé qu'on avait retrouvé sur le sang de sa mère, cela ne se faisait pas évacué, on les a laissés mourir, sachant très bien qu'ils allaient mourir. Nous on ne savait pas, on ne savait pas que ça aurait peut-être une si grande échelle, on a toujours espoir, où que l'on soit, à l'idée de vivre.

    Vous allez travailler comme bonne auprès d'une famille qui a dénoncé votre propre mère.

    Ma mère travaillait pour une école, elle était gestionnaire dans une école secondaire, elle habitait dans une maison de l'école, une maison mitoyenne, et nos voisins qui étaient nos amis, qui étaient un jeune couple, alors moi je les trouvais vieux à l'époque, mais ils n'avaient pas 30 ans, qui avaient 2 petits enfants, des jumeaux de 18 mois, ils m'ont gardé, ils ont fait de moi la bonne de leur maison, et c'est par elle, par la femme de ce couple que j'ai su que ma mère, elle s'était faite manger par des chiens et le jour où elle m'a raconté ça, elle m'a raconté ça avec beaucoup de joie je dirais, elle était ravie de qui était en train de nous arriver, disait la solution a été trouvée pour les Tutsis, et surtout ils essayaient par tous les moyens de me faire tuer.

    Ils essayaient de vous faire tuer?

    Oui, parce que… je ne veux pas donner d'explication parce que je n'en ai pas et ils n'ont pas voulu en donner, donc je ne saurai jamais. Ils y croyaient qu'il fallait qu'on meure et qu'il y avait une vraie raison qui justifiait qu'on meure, que les Tutsis meurent au Rwanda, et ça, c'est certainement tout le travail de propagande, de haines, qui passaient beaucoup par la radio, par les journaux et par une politique qui avait décidé qu'il fallait trouver une solution au problème Tutsi. Et vraiment au quotidien, avec cette famille-là, on n'avait jamais, jamais eu le moindre problème.

    Oui, ce qui est incroyable dans cette histoire que vous témoignez encore aujourd'hui, vous allez être réfugié en France, vous dites évidemment, survivre et continue de survivre de là était très difficile, mais il fallait la justice et vous vous battez depuis pour que justice passe, justice ne passe toujours pas aujourd'hui?

    Justice ne passe toujours pas aujourd'hui. Pour ma famille à moi, j'ai fait une croix dessus, il y a eu un procès que j'ai perdu, auprès de ce couple-là, était accusé, j'ai expliqué toute l'histoire, il y avait d'autres tueurs, ils ont fait tuer d'autres personnes, je les ai vu de mes propres yeux, il y a encore que j'ai réussi à retrouver parce que j'avais à peu près vu où ils les avaient enterré, et pourtant j'ai perdu parce qu'ils avaient toute leurs familles et toute une communauté derrière eux, et que moi, j'étais tout seul, qu'ils ont donné une version, ils ont dit: non, ces personnes ont été tuées par des militaires, c'est une enfant traumatisée, il faut comprendre; et ils se sont fait libérer, donc de ce côté-là, la justice n'a pas été faite, mais à un niveau plus grand, le génocide, il n'est pas arrivé tout seul, les militaires qui ont fait le génocide, ont été armés, ont été entraînés, les armes ont été achetées avec de l'argent, enfin, il y a eu toute une politique pour arriver à ce projet; et cette politique, elle a été… moi je suis Française depuis maintenant plus de 20 ans et j'entends ce qui se passe, je vois ce qui se passe, je vois la politique que les politiciens de l'époque en France, ont menée au Rwanda, de ce point de vue là par exemple, ce n'est pas le flou, je crois qu'on sait une partie de la vérité et qu'est-ce qui se passe? Pas grand-chose. Je pense que nos familles, nos êtres, ils n'auront jamais certainement le droit à une justice comme on veut, mais la maintenant ce que moi j'espère, c'est pour ça que je continue à témoigner, c'est au moins la vérité; si on n'a pas la possibilité d'avoir la justice, au moins qu'on a le droit à la vérité et que moi, je sache quoi raconter à mes enfants, je n'ai pas envie que mes enfants se trimbalent cette histoire parce que tant qu'on n'a pas, j'y crois beaucoup, tant qu'on n'a pas fait le point, qu'on ne s'est pas battu pour gérer ça d'une façon ou d'une autre, ce sont les autres qui le récupèrent, et ma manière d'essayer de gérer ça, c'est de me battre pour que la mort des miens, ne reste pas dans le silence et dans l'injustice la plus totale.

    Merci, Annick Kayitesi-Jozan, pour ce témoignage, "Même Dieu ne veut pas s'en mêler", publié aux éditions du Seuil.

    Merci d'avoir été avec nous.

    Merci pour l'invitation.

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    00:08:14
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