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  • L'invité

    Benjamin Stora

    Invité : Benjamin Stora.

    1er mai 2018. Il y a exactement cinquante ans débutait un mois de mai qui allait changer l'histoire. Que reste-t-il de mai 68 en cette journée de lutte sociale et de manifestations ? C'est ce que se demande Benjamin Stora dans son nouveau livre « 68, et après » où il se rappelle de ses propres souvenirs au coeur de la bataille des pavés dans Paris.

    Présentation : Patrick Simonin.

    Transcription

    Bonjour Benjamin Stora, historien, professeur des universités, président du Conseil d'orientation du Musée national de l'histoire de l'immigration à Paris. Merci d'être avec nous, j'allais presque dire aussi ex-soixante-huitard, vous publiez un livre qui s'appelle "68, et après ?" chez Stock. Vous vous interrogez sur l'héritage de Mai 68 aujourd'hui. Est-ce qu'il en reste quelque chose ?

    Ah oui, il en reste quelque chose du point de vue de la liberté de penser, sur la liberté des m (...)

    Bonjour Benjamin Stora, historien, professeur des universités, président du Conseil d'orientation du Musée national de l'histoire de l'immigration à Paris. Merci d'être avec nous, j'allais presque dire aussi ex-soixante-huitard, vous publiez un livre qui s'appelle "68, et après ?" chez Stock. Vous vous interrogez sur l'héritage de Mai 68 aujourd'hui. Est-ce qu'il en reste quelque chose ?

    Ah oui, il en reste quelque chose du point de vue de la liberté de penser, sur la liberté des moeurs aussi. On a vu une véritable "révolution" s'accomplir depuis 50 ans dans l'égalité homme-femme, même s'il y a encore beaucoup d'imperfections, beaucoup de choses encore à modifier, mais quand même, on ne peut pas raisonner de la même manière dans l'avant et l'après 68. Par exemple, sur la mixité dans les lycées, j'étais lycéen en 68, il n'y avait pas de mixité. Il y avait des garçons et il y avait les filles. Après 68, tout change, bien sûr la presse, la multiplicité des titres, la façon de penser, le regard au monde aussi qui a changé complètement.

    Quand je dis vous êtes un ex-soixante-huitard, vous arriviez d'Algérie. Vous vous retrouvez tout jeune en 68, à Paris, militant trotskiste. Vous pensez qu'on va faire chuter le capitalisme.

    Ce qu'on pense d'abord, c'est retrouver quelque part une famille, une fraternité, c'est-à-dire que l'arrivée d'Algérie dans l'après 62, était assez difficile. Il y avait un isolement, une dispersion familiale qui était quand même rude, et puis tout d'un coup sous le soleil de 68, il y a cette sorte de retrouvailles, de fraternité, d'une découverte d'une France…

    Avec d'ailleurs un monde ouvrier très largement immigré à l'époque.

    Avec aussi la découverte d'un monde immigré que je vais connaître moi-même physiquement puisque par la suite de cette catastrophe historique qui a été le départ d'Algérie aussi pour mes parents, ma mère s'est retrouvée ouvrière d'usine. J'ai travaillé avec elle à l'usine Peugeot de la Garenne Bezons, donc j'ai découvert effectivement l'importance de la présence algérienne en France, kabyle principalement, qui était très, très forte, très importante dans la sidérurgie. C'est évident.

    Vous dites : "Dans ce livre j'ai quitté le ghetto juif de Constantine pour retrouver le ghetto trotskiste de Paris".

    Il y a un petit de ça parce qu'il y avait, dans l'arrivée d'après 62, une grande solitude. Avec 68, il y a des retrouvailles fraternelles qui vont aussi m'enfermer dans un mode de pensée, dans une ritualisation des faits, des gestes, des musiques, qui ressemblent à une forme de "pratiques communautaire", mais politiques cette fois-ci bien sûr, directement politiques avec le fait de se retrouver au diapason de sa génération, c'est-à-dire de gens qui avaient 18, 20, 21 ans à l'époque, qui pensaient la même chose, qui évoluaient de la même manière, qui manifestaient ensemble, qui vivaient ensemble pratiquement.

    En même temps, on va dire aussi, qui pensaient collectif, parce que tout a disparu, vous le dites aujourd'hui, avec l'individualisme forcené des sociétés. Ça aussi, Mai 68 ne l'a pas sauvé.

    Mai 68 a essayé d'ouvrir une brèche dans le fait de préserver une dimension collective et un rapport au monde très large. On l'a vu ensuite, c'est ce que je dis dans le livre, c'est que dans les années 80-90, c'est cette dimension qui va progressivement s'évanouir. Ce qui va se substituer à la dimension collective, c'est l'individualisme et le rapport à l'argent, à la réussite sociale. Il y a toute une modification et un bouleversement dans la société, pas simplement en France, mais à l'échelle internationale qui fait que les certitudes forgées par 68 vont progressivement s'atténuer et disparaître.

    Vous racontez aussi votre propre parcours. 1980, changer la vie, l'arrivée de François Mitterrand au pouvoir et vous dites, la déception. Vous pensiez que c'était un Parti socialiste avec encore un ancrage ouvrier, alors qu'il s'agissait d'un parti plutôt tourné vers les classes moyennes et plutôt des énarques d'ailleurs, donc c'est une grande déception pour vous. On enterre 68 à ce moment-là ?

    Il y a la découverte d'un monde qui était très éloigné de ce que moi j'avais appris dans les livres, le mouvement ouvrier, le socialisme, Jaurès, Léon Blum, le Front populaire, mais l'entrée dans le Parti socialiste dans les années 80, après ma rupture avec le trotskisme, c'est la découverte. Il n'y a pas de suite fondamentalement, c'est un autre monde, c'est un autre univers avec d'autres pratiques, et en particulier, celui de l'exercice du pouvoir. J'avais connu le Parti socialiste dans la conquête du pouvoir, donc il y avait une radicalité du verbe, des références programmatiques absolument radicales, et dans l'exercice du pouvoir, tout cela s'est évanoui, j'allais presque dire, s'est égaré. On a beaucoup de gens dans les cabinets ministériels qui ont des pratiques administratives très fortes, une connaissance de l'appareil d'Etat, qui est nécessaire bien sûr, mais en même temps, le rapport au monde ouvrier, le rapport à la population, à la société au sens large, aux minorités, tout ce rapport s'était perdu en chemin.

    Mai 68, c'est cette classe ouvrière, et en particulier immigrée, qui va ensuite être au centre des débats en France avec la montée du Front National. Vous dites :"On n'a pas vu ça, mais ça vient de là aussi".

    Ce qu'on a mal vu dans les années 80 avec la question de l'individualisme naissant, c'est l'apparition et la montée en puissance de ceux qui sont issus des immigrations post-coloniales pour aller vite, et qui vont se battre pour l'égalité des droits. A partir de là, la réponse politique ne sera pas forcément une réponse adaptée selon moi, parce que la réponse est celle du différentialisme. C'est celle de la reconnaissance de droits particuliers, comme le droit de vote pour les immigrés, alors que le grand problème, c'était celui de faire converger ces grands mouvements à l'intérieur d'un même récit qui est le récit républicain qui permettait quand même de respecter les diversités. C'est un petit peu le produit de ces années 80 qu'on va voir surgir dans les années 1990-2000, avec la séparation des mémoires, les guerres de mémoire, la montée des identités particulières. Et là, on rentre dans une autre histoire.

    Qui est très loin de Mai 68, ce qui est ce rêve de 68 qui vous a fait rêver. Vous dites : "Aujourd'hui n'a pas été saisi".

    Le parti politique qui avait réussi, qu'on le veuille ou non, à capter 68, c'était le Parti socialiste avec le mot d'ordre de changer la vie. Personne n'avait vraiment lu le programme commun, pour être honnête, en 1972-73, mais tout le monde espérait en un changement même à la marge, même réformiste, mais un changement quand même. Or, ce changement n'a pas vraiment lieu. Par exemple, les institutions de la cinquième République n'ont pas bougé véritablement. La financiarisation de l'économie s'est accélérée. L'individualisme s'est installé dans la société, de sorte que le Parti socialiste a progressivement perdu de son influence, notamment parmi ce qu'on appelle "les masses populaires" et l'a marginalisée politiquement.

    Réenchanter le rêve français, c'est un peu ça ?

    Il y a de ça, bien sûr, parce que la France est une grande patrie politique, une grande patrie des ruptures, on le sait, on ne va pas ici les énumérer, 1848, 1871, 1945… Etc. C'est un pays qui s'est façonné, qui s'est fabriqué par des affrontements, des réconciliations bien entendu. C'est ce qui est la marque de fabrique, pourrait-on dire presque, du nationalisme français, d'apporter aussi les moyens de l'égalité politique, d'une liberté plus importante.

    Merci beaucoup Benjamin Stora. Ça s'appelle "68, et après ? Les héritages égarés", publié chez Stock. C'est votre livre et c'est passionnant. Merci beaucoup d'avoir été avec nous.

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    00:07:56
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