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  • L'invité

    Marie-France Etchegoin

    Invitée : Marie-France Etchegoin, journaliste et écrivaine.

    La journaliste est devenue professeure de français pour les réfugiés. Son livre « J'apprends le français ».

    Présentation : Patrick Simonin.

    Transcription

    Bonjour Marie-France ETCHEGOIN. Vous étiez rédactrice en chef à L'observateur et vous voici professeur de français. Mais qu'est-ce qui vous est arrivé ? Pourquoi vous avez franchi la porte d'un centre de réfugiés du 19e arrondissement et vous avez voulu enseigner le français à des réfugiés ?

    Il m'est arrivé ce qui est arrivé à plein de gens, d'abord rien d'extraordinaire. Je n'habite pas loin d'un centre de demandeurs d'asile qui est installé dans un vieux lycée, un lycée désaffect (...)

    Bonjour Marie-France ETCHEGOIN. Vous étiez rédactrice en chef à L'observateur et vous voici professeur de français. Mais qu'est-ce qui vous est arrivé ? Pourquoi vous avez franchi la porte d'un centre de réfugiés du 19e arrondissement et vous avez voulu enseigner le français à des réfugiés ?

    Il m'est arrivé ce qui est arrivé à plein de gens, d'abord rien d'extraordinaire. Je n'habite pas loin d'un centre de demandeurs d'asile qui est installé dans un vieux lycée, un lycée désaffecté qui est géré aujourd'hui par Emmaüs Solidarité et où logent 150 demandeurs d'asile, principalement venus d'Afghanistan, du Soudan et d'Érythrée. Et puis, c'est vrai, quand on est journaliste, on est toujours un peu en surplomb des choses. Et là, je me suis dit, ils sont à côté de chez moi, j'en avais assez de m'indigner dans mon coin sur le sort qui est fait aux demandeurs d'asile en France et en Europe. Je me suis demandé comment je pouvais aider dans la mesure où mon travail c'est d'écrire, c'est de travailler les mots, je suis une travailleuse de mots. Je me suis dit que je pouvais les aider à apprendre le français.

    C'est une expérience incroyable que vous racontez dans ce livre publié chez Lattès qui s''appelle "J'apprends le français". Alors, vous avez dû être contente parce que lors de la journée de la francophonie, Emmanuel MACRON, le président de la République a annoncé le doublement du nombre d'heures d'apprentissage du français pour les réfugiés.

    Oui, alors, espérons qu'il va tenir cette promesse parce qu'il y a beaucoup de promesses concernant les réfugiés et les demandeurs d'asile qu'Emmanuel MACRON n'a pas tenues. C'est d'ailleurs un des rares domaines où il ne fait pas ce qu'il a dit. La loi asile et immigration est en débat à l'Assemblée bientôt, elle arrive. On verra ce qui sera retenu de cette proposition.

    Passer de 250 heures aujourd'hui à, dit-il, 400, voire 600 heures.

    En Allemagne, c'est déjà 600. 200, c'est très peu. On a l'impression que c'est beaucoup, mais c'est très peu en réalité. Surtout, pour pouvoir bénéficier des heures de français dispensées par les pouvoirs publics à savoir l'Office français de l'immigration, il faut déjà avoir ses papiers. Or aujourd'hui, l'examen d'une demande d'asile dure entre un an, un an et demi, parfois plus. Dans cette parenthèse de temps, il n'y a que les associations et les bénévoles comme moi qui donnent des cours de français.

    C'est ce que vous faites bénévolement pour le coup.

    Oui, bien sûr. Ce livre, j'ai essayé de le construire comme un roman un peu initiatique, celui d'un apprentissage réciproque, c'est pour ça que je l'ai appelé "J'apprends le français". C'est un titre à double sens parce que moi aussi, j'ai réappris.

    C'est-à-dire que vous apprenez beaucoup de ces jeunes.

    Ils apprennent, ils m'apprennent.

    Qui ne parlent pas du tout, qui ne parlent pas un mot, qui arrivent.

    Ils arrivent, pour la plupart, certains n'ont jamais entendu un mot de français. Ce ne sont plus des immigrants qui viennent d'anciens pays francophones, beaucoup viennent d'Érythrée, d'Afghanistan, du Soudan, où ils ont parfois entendu parler anglais, mais jamais le français. Le français est une langue quasiment d'extraterrestre pour eux.

    Alors, pour eux, c'est quoi, finalement, apprendre cette langue ? C'est une nécessité parce qu'ils veulent évidemment être Français ou est-ce qu'il y a un véritable appétit ?

    Alors, il y a un véritable appétit d'apprendre. Après ce qu'ils ont traversé et ce qu'ils traversent encore, ils ont eu des périples et un passé très douloureux pour la plupart et leur séjour en France n'est pas non plus de tout repos. Ils sont là, totalement en suspens, dans une angoisse assez terrible de savoir s'ils vont obtenir ou non leurs papiers, avec un parcours administratif souvent cauchemardesque. Malgré tout, ils veulent apprendre cette langue. Alors, certains…Sharokan par exemple, je parle de Sharokan dans mon livre, jeune Afghan qui a été interprète de l'OTAN et dont la tête a été mise à prix par les talibans, c'est pour ça qu'il est parti. Il a mis un an pour arriver en France pratiquement à pied pendant tout son trajet. Lui, il adore le français, il aime cette langue. Il est passionné par les mots rares et désuets. À la fin du cours, il vient me voir et me dit : "Qu'est-ce que ça veut dire auberge ? Qu'est-ce que ça veut dire épatant ? Qu'est-ce que ça veut dire aléatoire ?" Pour d'autres, c'est une condition sine qua non s'ils veulent rester en France.

    Après, évidemment, il faut savoir parler le français.

    Bien sûr. Dans ces cours, moi, j'ai très vite compris que ce qui se joue, c'est plus qu'une histoire de vocabulaire ou de grammaire, ce qui se joue, c'est aussi un lien. Ce qui se joue, c'est un échange et un partage, une connaissance et une reconnaissance entre eux et moi ou entre eux et d'autres bénévoles, je pense qu'il se joue exactement la même chose, c'est-à-dire que… J'en parle dans le livre quand je dis que c'est comme un roman initiatique. Quand je parle d'eux, je ne parle pas de l'Afghan, du Soudanais, de l'Érythréen ou du dossier X, Y. Ce sont des individus à part entière avec leur caractère. Et moi, au milieu, je suis là aussi et je fais un peu partie de cette scène de théâtre dans cette salle de classe, où il y a cet échange qui se produit et auquel je ne m'attendais pas en réalité. C'est ce que je découvre. Je découvre à quel point ça peut être passionnant et ça peut être un plaisir, cet échange. Parfois, il y a évidemment des échappées vers d'autres mondes que le mien, la Syrie, le Soudan, l'Érythrée, tous ces pays que souvent on a du mal à localiser sur une carte. On a un peu oublié ce qu'il s'y passe, la guerre du Darfour, on a oublié, elle n'est pas finie. L'Érythrée, on ne sait pas trop ce qu'il s'y passe, c'est pourtant un pays, une dictature de fer. Il me raconte tout ça. Ces cours, c'est comme une parenthèse, en fait, dans ce temps en suspens où ils attendent leurs cours de français, où ils peuvent oublier cette angoisse d'avoir ou pas des papiers où ils parlent évidemment de leur parcours parfois. Ils en parlent assez peu, et petit à petit, ils se livrent un peu par bribes.

    Est-ce que c'est le français qui permet ça. Ce sont les mots. C'est ce que vous dites, tellement ce livre est un hommage à cette langue, aux liens qu'elle permet de créer.

    C'est un hommage au français, cette magnifique langue. Parfois, je ne cache pas mes coups de colère contre cette langue.

    Très compliquée quand même, très difficile.

    Si compliquée, plein de pièges, pleins de chausse-trappes. On a un peu oublié nos propres années d'apprentissage et puis on l'a fait aussi naturellement quand on est Français, mais quand il faut apprendre cette langue, on se rend compte à quel point elle est difficile contrairement au… Il y a plein de lettres muettes par exemple, contrairement à l'anglais. Je pense que dans les pays anglo-saxons, en particulier aux États-Unis, on place peut-être la barre beaucoup moins haut dans la maîtrise de la langue. En France, on a cette passion de la langue.

    Et de l'orthographe.

    Et de l'orthographe.

    Et de tout ça, oui.

    Oui, moi, je suis journaliste, je suis écrivain. On pourra dire : "Oui, les beaux esprits qui donnent des leçons", c'est toujours ce qu'on dit. Ok, je me suis dit : "Moi, je vais y aller". Ce que je veux dire dans ce livre, c'est que cette expérience de la solidarité et de l'échange, ce n'est pas quelque chose de triste. Évidemment, il y a des moments chargés d'émotion avec eux. J'ai parfois la larme à l'oeil, mais il y a aussi des moments de rire, des moments de partage, des moments de découverte. Et je crois que c'est ça que les citoyens français doivent peut-être commencer à apprendre, et beaucoup le mettent en pratique. Cette France-là, elle existe. C'est aussi de cette France dont je parle dans ce livre.

    Merci beaucoup Marie-France ETCHEGOIN, "J'apprends le français" publié chez Lattès, votre témoignage touchant.

    Merci.

    Merci d'avoir été avec nous.

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    00:07:58
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