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  • L'invité

    Tahar Ben Jelloun

    Invité : Tahar Ben Jelloun, écrivain marocain, membre de l'académie Goncourt

    Tahar Ben Jelloun publie "La Punition", le récit de faits réels survenus sous le règne d'Hassan II.

    Présentation : Patrick Simonin

    Transcription

    Bonjour Tahar BEN JELLOUN.

    Bonjour Patrick.

    Écrivain, poète, membre de l'académie Goncourt, l'un des auteurs francophones les plus traduits au monde. Votre nouveau livre est, comme à chaque fois, un événement. "La punition", cette fois, ce n'est pas roman, c'est un récit, Tahar BEN JELLOUN.

    Un récit, une épreuve.

    On se trouve en 1965 dans un Maroc que l'on aurait presque oublié, mais qui est bien réel, qui était réel.

    C'est le (...)

    Bonjour Tahar BEN JELLOUN.

    Bonjour Patrick.

    Écrivain, poète, membre de l'académie Goncourt, l'un des auteurs francophones les plus traduits au monde. Votre nouveau livre est, comme à chaque fois, un événement. "La punition", cette fois, ce n'est pas roman, c'est un récit, Tahar BEN JELLOUN.

    Un récit, une épreuve.

    On se trouve en 1965 dans un Maroc que l'on aurait presque oublié, mais qui est bien réel, qui était réel.

    C'est le Maroc de mes 20 ans. Ce n'était pas le plus beau, c'était un Maroc de l'arbitraire, de la répression. Le régime n'était pas très certain. À l'époque, tout le Maroc était entre les mains des militaires et de la police. On avait manifesté en 65 dans les rues de Rabat, comme étudiant. C'était contre une circulaire de l'éducation nationale. Ça s'est beaucoup amplifié, il y a eu beaucoup de manifs, les ouvriers nous ont rejoints, la répression s'est amplifiée, il y a eu des morts, etc. Et puis, presque un an après, tous ceux qui étaient responsables : étudiants, des syndicats d'étudiants étaient prévenus qu'ils allaient faire un service militaire, qui n'existait pas.

    C'est une sorte d'hypocrisie, en fait, c'était pour vous faire taire.

    Ça n'existait pas, le service militaire. Mais c'était un camp disciplinaire de l'armée où on devait nous redresser, où on devait nous punir parce que nous avions osé manifester, exprimer notre opinion quant au régime.

    Il y a un homme, c'est le général OUFKIR qui a joué un rôle déterminant dans cette affaire.

    Il avait pris la décision de nous punir. Il nous a confiés au commandant ABABOU. Le commandant ABABOU nous a confiés à son adjudant qui est l'adjudant Akka. Ça va être un festival de maltraitance tous azimuts, pas uniquement physique, mais aussi morale, des humiliations, des insultes, des coups de pied, une nourriture avariée qui nous faisait très mal, des expositions au soleil pendant des heures ou des expositions à la neige après l'hiver. Il fallait absolument nous maltraiter pour que nous ne recommencions plus à manifester contre le régime.

    Il y a une forte résistance en vous tout de même ?

    Eh bien, quand on a 20 ans, on joue sa vie. Et puis, on n'était pas sûr qu'on allait sortir. Ce n'était pas une prison. Ce n'est pas comme si nous n'avions pas été condamnés à 19 mois de prison. Ils disaient : "On ne sait pas si vous allez sortir un jour". De temps en temps, ils nous menaçaient de nous envoyer sur le front est de l'Algérie, comme si l'Algérie était en guerre avec le Maroc. Ils disaient : "Ah, l'Algérie, va savoir, on fait une guerre". Nous avions peur de nous retrouver dans une guerre qui n'était pas la nôtre. Il y avait des humiliations et des menaces. Surtout le fait de nous mettre, nous intellectuels, des gens étudiants qui ont fait des études de philosophie, d'histoire, de littérature, nous retrouver avec des brutes analphabètes qui revenaient d'Indochine, qui ne savaient pas parler français, qui nous maltraitaient, qui nous donnaient de mauvais traitements en permanence.

    "La corruption régnait partout", vous dites, "y compris dans le camp du malheur".

    Oui, parce qu'on s'est rendu compte que celui qui avait un peu d'argent pouvait acheter une sortie de quelques heures ou alors donner à quelqu'un pour acheter une baguette de pain avec un peu de fromage. On était là et de temps en temps, on était parfois dans un endroit pour faire des exercices. Des gens passaient et venaient nous voir, mais on n'avait pas le droit de dépasser le camp.

    C'est une tentative de coup d'État qui va finalement conduire à votre libération d'une manière totalement inattendue.

    C'est là où je dis que l'histoire rejoint le destin des individus. Moi, mon destin, c'était d'être un fils de bonne famille qui faisait des études de philosophie. Puis, je me retrouvais avec des soldats, des militaires qui préparaient un coup d'État, mais je ne le savais pas, personne ne le savait. Alors, nous sommes sortis en 68. En 71, on est reconvoqué pour revenir au camp. Et là, on se contacte les uns les autres. On se dit : "Je ne veux pas y aller, je préfère m'enfuir". On rencontre, par un pur hasard, le commandant ABABOU dans la rue, à Fès. Il nous dit : "Je vous réserve une grande surprise". Il insiste sur le mot "surprise" en français. Il dit : "Surprise ! Vous allez avoir une grande, grande surprise". Nous, nous rigolions parce que de toute façon, nous ne voulions pas y aller. La surprise, c'était le coup d'État. Alors, les sueurs froides que j'ai eues après, je me suis dit : "Mais il aurait pu faire le coup d'État avec nous".

    Oui, mais que serait devenu le Maroc ? C'est ça la grande question.

    Je sais ce que serait devenu le Maroc parce que je sais de quoi étaient capables ces gens-là. Ils ne croyaient ni en la liberté ni à la démocratie, ni à la justice, en rien. C'étaient des brutes, des militaires bornés. Ils auraient fait du Maroc, une Syrie ou un Irak de Saddam ou de Bachar. Ça aurait été une catastrophe. Alors là, vraiment, ça aurait été fini du Maroc.

    Que raconte finalement cette punition, cette épreuve du Maroc d'aujourd'hui, Tahar BEN JELLOUN ?

    Alors, justement, j'ai mis beaucoup de temps avant de publier ce livre. Il y a 50 ans que ça s'est passé. J'étais au Maroc pour le présenter la semaine dernière et j'ai parlé à des jeunes gens; je leur ai dit : "Vous allez lire une page d'histoire du Maroc, d'un Maroc qui est révolu. Heureusement, ce Maroc n'existe plus. Il y a l'autre Maroc dans lequel vous vivez, il y a des problèmes, je ne dis pas que tout va bien, mais quand même, on n'a pas cela, on n'a pas cet arbitraire". Des gens disparaissaient à l'époque. Aujourd'hui, c'est fini. Les polices parallèles qui faisaient disparaître les opposants, les polices qui torturaient dans les villas en toute quiétude, ça, c'est fini. On a un Maroc nouveau avec un roi formidable qui fait un travail fantastique, mais en même temps, il y a des problèmes économiques. À la limite, c'est secondaire par rapport à ce que nous avions vécu. Nous avions vécu la répression totale et un Maroc qui n'évoluait pas du tout. Et que dehors, ça n'allait pas mieux. Nous étions là, nous étions punis parce qu'il ne fallait pas s'exprimer. Il ne fallait pas dire quoi que ce soit contre le régime et le régime, il ne faisait rien.

    Matricule 10366.

    10366, le 300 et quelques, c'était le code pour que, dans l'état-major, pour qu'on puisse reconnaître les politiques.

    50 ans, il vous aura fallu 50 ans Tahar BEN JELLOUN, pour que cette histoire jaillisse de vous. Finalement, c'est aussi cette histoire-là qui a fait l'homme que vous êtes, l'écrivain que vous êtes devenu.

    Probablement que cette épreuve m'a servi, bien sûr, ça m'a servie parce que je suis sorti de là, complètement transformé. J'avais mis ça de côté. Je n'ai pas voulu en parler avant. Puis, j'en avais marre, à un certain moment, des gens qui me reprochaient, soi-disant ma complaisance à l'égard du régime d'Hassan II, que j'étais tout le temps au palais. Je voulais raconter un peu mon épreuve. Je ne veux pas en faire un brevet de militant, mais je veux simplement dire que cette épreuve a été horrible à vivre, mais j'ai su l'utiliser pour finalement devenir écrivain. C'est dans ce camp que j'ai commencé à écrire en cachette parce que je ne savais pas si, un jour, on allait sortir. Je voulais laisser des traces.

    Merci beaucoup Tahar BEN JELLOUN. Merci pour…"La punition" est publiée chez Gallimard, c'est votre nouveau livre, un récit, un événement, aussi, comme toujours.

    Merci.

    Merci.

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    00:07:54
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