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  • L'invité

    Bernard Pivot

    Invité : Bernard Pivot, journaliste français, auteur de "La mémoire n'en fait qu'à sa tête".

    Présentation : Patrick Simonin.

    Transcription

    Bonjour Bernard Pivot. Bonjour. C'est un grand bonheur, "la mémoire - votre mémoire - n'en fait qu'à sa tête". C'est publié chez Albin Michel. C'est un livre vraiment truculent, formidable, à votre image. On va en parler. Vous dites dans ce livre : "Si elle ne veut pas se scléroser et mourir, une langue doit frémir, bouger, s'ouvrir, accepter la différence". C'est un cri du cœur, Bernard Pivot. Pour la langue parce que je dois tellement à la langue française, à la littérature et aux mots que j'a (...)

    Bonjour Bernard Pivot. Bonjour. C'est un grand bonheur, "la mémoire - votre mémoire - n'en fait qu'à sa tête". C'est publié chez Albin Michel. C'est un livre vraiment truculent, formidable, à votre image. On va en parler. Vous dites dans ce livre : "Si elle ne veut pas se scléroser et mourir, une langue doit frémir, bouger, s'ouvrir, accepter la différence". C'est un cri du cœur, Bernard Pivot. Pour la langue parce que je dois tellement à la langue française, à la littérature et aux mots que j'ai accepté, bien volontiers, de parrainer, donc de défendre les mots, de dire que la langue est effectivement quelque chose de vivant, quelque chose qui bouge, qui remue. Les mots sont des êtres vivants. C'est pour cela d'ailleurs qu'il faut les respecter parce qu'ils ont une identité, ils ont une orthographe, ils ont un sens, etc. Il y a des accents. Vous adorez les accents. Vous dites un tiret entre tire-bouchon, tire et bouchon. On voit l'objet. La suppression de l'accent circonflexe sur le I et le U préconisé par un comité ad hoc et reprise par l'Éducation nationale, à mon avis, c'est une erreur. C'est une erreur parce que les accents, tous les traits d'union, les cédilles, les apostrophes, participent de l'esthétique de la langue française. C'est exactement comme si, dans la mode, vous supprimiez les ceintures, les zips, les boutons, etc. C'est la même chose. Il n'y a pas de vulgarité. Vous citez, par exemple, Blondin. "Après des semaines de réflexion, de scrupules et d'enculage de mouche, j'ai commencé un nouveau roman", c'est une citation. On a le droit de dire "enculage de mouche" ? Ben oui. C'est un parler un peu populaire. Oui, bien sûr. Je me rappelle, quand j'avais 15 ou 16 ans, j'avais lu dans Art, un journal de l'époque, une phrase de Jacques Laurent qui parlait de "Les carottes sont cuites". Je me disais : "Mais comment un grand écrivain comme lui peut employer cette expression ?". Parce qu'à l'époque, au lycée, elle nous était interdite, ce genre d'expressions. Je me disais que les adultes peuvent employer des formules qu'on nous refusait. Ce n'est pas normal, c'est injuste. Boudard par exemple, Mezigue, des mots extraordinaires, des mots d'argot. C'est un champion de la langue verte. Avec la langue verte, il aurait pu revêtir l'habit vert. Ça aurait été logique. Vous dites un habit vert qui peut susciter certaines excitations sexuelles. C'est Anatole France. On dit qu'Anatole France recevait parfois ses maîtresses en grand habit d'Académicien avec l'épée au poing, signe phallique évident. Il aimait se laisser déshabiller. Est-ce que c'est vrai, est-ce que c'est faux, c'est peut-être une légende, mais j'aime assez cette histoire. Vous constatez que le mot "bandaison" figure dans le Grand Robert, mais pas dans le Petit. Parce que le Grand est plus costaud, il est plus osé. Le Petit Robert n'ose pas mettre "bandaison". Il y a un chapitre effectivement où je me dis : pourquoi, par exemple, c'est "chnose", c'est l'expression d'une fille bandante. Je me dis : pourquoi je n'ai jamais osé mettre ce mot "bandant" ? Je mets "sexy", "glamour", mais pas "bandant". Je m'interroge là-dessus et je me dis que j'ai eu tort probablement. Le Petit Larousse préconise "Être en érection", et moi, je préfère "bandante", parce qu'être en érection, c'est le résultat final, tandis que bander, c'est à la fois l'action et le résultat. C'est un mot beaucoup plus intéressant que l'autre. C'est le président de l'Académie Goncourt qui parle. Ce qui est extraordinaire, ce sont les mots d'amour. Vous dites des choses extraordinaires. Vous dites pour parler des mots d'amour que ce sont des mots qui ont bougé la langue, écarté les lèvres, se sont humectés de salive. On les voit ces mots-là, Bernard. Quand on déclare son amour, sa tendresse à une personne, fatalement, votre langue est en joie. Vos papilles sont comme ça, dans une sorte d'allégresse. Votre salive est amoureuse elle-même. Les lettres d'amour, vous en parlez beaucoup. Il y a des lettres extraordinaires d'auteurs. Vous avez écrit les vôtres, Bernard. Il y en a une dont vous attendez, depuis 60 ans, la réponse. 61 ans. J'avais 20 ans. J'avais rencontré une cousine très éloignée par la géographie et par les liens du sang. J'étais tombé follement amoureux d'elle pendant un mariage. Comme elle était retournée dans le midi de la France, j'avais envoyé une lettre admirable. J'avais travaillé cette lettre. Je l'avais caressé, je l'avais mignoté. J'étais sûr qu'elle aurait un effet magique. Eh ben, cela fait 61 ans que j'attends la réponse. À mon avis, c'est non. Vous, l'amoureux des mots, vous aimez aussi les silences. Dans une émission où vous aviez demandé une minute de silence, c'est impossible, on n'arrive pas à respecter le silence. Lorsqu'on vous a proposé un rôle au théâtre, vous avez dit : "Je veux bien jouer, mais un rôle muet". C'est inattendu. Un contre-emploi, c'est mieux. Dès que les gens me voyaient à la télévision, ils se disaient : "Il va parler", tandis que jouer au théâtre un rôle silencieux, tout dans les yeux, tout dans la mimique, ça m'amusait follement. Quelle histoire, votre vie, Bernard. Vous le racontez dans ce livre. C'est bourré d'anecdotes, de souvenirs, de partage, de vos parents, de votre enfance. On y apprend le pensionnat d'ailleurs, un baiser fougueux donné par un garçon, un jour. Ça ne m'a pas plu parce que dès ce moment-là, j'avais déjà le croupion en chaleur quand je voyais une image. Je sortais du pensionnat religieux et on voyait les affiches de cinéma avec une pianiste, par exemple les épaules dénudées. Ça me mettait en état, reprenons le mot de tout à l'heure. C'est la première fois, je ne l'ai même jamais dit à mes intimes. Je ne l'ai jamais dit et je me suis dit qu'il n'y avait pas de raison de le cacher. Mais l'amour de la vie, c'est incroyable. Vous écrivez un premier roman où vous parlez de ces fameux gratteurs de tête des trains fantômes. Vous parlez des vogues, des fêtes foraines de l'enfance. À Lyon. Et vous avez envie de faire partager ce bonheur de la vie. Il y a une truculence chez vous. Oui parce que je trouve qu'on en a qu'une, il faut en profiter. Il faut avoir de la curiosité, de la gourmandise, être amoureux, aimer les mots, aimer la littérature, aimer le cinéma, aimer la peinture, aimer les restaurants, avoir une vie agréable. Oui, bien sûr. Aimer le bon vin. Vous dites qu'on devrait enseigner les années des bons vins dans les écoles comment on enseignerait les dates de l'histoire. Raconter l'histoire du vin, c'est raconter l'histoire de l'humanité. C'est incroyable, "l'Odyssée", "l'Évangile", Noé, toute l'histoire du vin est là-dedans. Je trouve qu'aux élèves de seconde ou de terminale, on pourrait leur dire l'histoire du vin et leur enseigner en même temps l'amour des terroirs viticoles de la France, leur faire apprendre les grandes années, les grands millésimes des territoires bourguignons, bordelais, champenois. Vous dites qu'on embrasse mieux dans les territoires viticoles. Vous l'avez dit. Pourquoi ? Parce que le premier baiser est quand même quelque chose d'assez extraordinaire dans la vie d'un garçon ou d'une fille. Tout le monde s'en souvient. Ayant eu la chance de passer ma jeunesse dans le Beaujolais, j'ai fait rouler beaucoup de vin dans ma bouche, sur mes papilles, sur ma langue. Je pense qu'un garçon ou une fille qui a été élevé dans le vin, dans un vignoble, qui a l'habitude de goûter le vin, est beaucoup plus apte au premier baiser que des jeunes gens nés dans des régions céréalières ou d'élevage. Encore moins en ville, dites-vous. En ville, rien du tout. Merci beaucoup Bernard Pivot, "La Mémoire n'en fait qu'à sa tête". C'est un grand bonheur que votre mémoire soit partagée avec nous. Merci beaucoup, Bernard. Merci beaucoup. Merci.

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    00:08:17
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