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  • L'invité

    Éric Vuillard

    Invité : Éric Vuillard, écrivain français, lauréat du prix Goncourt 2017.

    Éric Vuillard a été récompensé par le plus prestigieux prix littéraire français pour son livre "L´Ordre du jour". Un court récit qui nous ramène aux prémices de la Seconde Guerre mondiale.

    Présentation : Patrick Simonin.

    Transcription

    C’est le prix littéraire le plus important, le Prix Goncourt 2017. Bonjour Eric VUILLARD.

    Bonjour.

    C’est vous le lauréat cette année. Vous avez vécu une semaine folle avec cet Ordre du jour donc couronné par l’académie Goncourt dirigée par Bernard PIVOT. On voit ces images, on vous a vu arriver. Vous étiez évidemment bousculé par la forêt de journalistes et de caméras. C’est une espèce de tourbillon qui s’empare de vous dans cet instant-là.

    Oui et non. E (...)

    C’est le prix littéraire le plus important, le Prix Goncourt 2017. Bonjour Eric VUILLARD.

    Bonjour.

    C’est vous le lauréat cette année. Vous avez vécu une semaine folle avec cet Ordre du jour donc couronné par l’académie Goncourt dirigée par Bernard PIVOT. On voit ces images, on vous a vu arriver. Vous étiez évidemment bousculé par la forêt de journalistes et de caméras. C’est une espèce de tourbillon qui s’empare de vous dans cet instant-là.

    Oui et non. Enfin, d’un côté bien sûr, il y a beaucoup de monde. Donc, on n’a pas l’habitude d’être saisi de cette façon-là, mais enfin, en même temps, ce sont des individus qui sont là avec des appareils photo. Il n’y a rien de terrible non plus, c’est plutôt agréable, et puis après, on monte les escaliers et…

    On est étonné quand même, on se dit au fond : qu’est-ce qui m’arrive ?

    D’un côté, oui et non. On sait que ça arrive de temps en temps à d’autres. Et puis, je crois que tout le monde aussi, enfin, chacun aime ces livres. Donc, on est content de ce qui nous arrive.

    Oui, le livre, il est là. Alors, on a beaucoup dit. On a dit : oh, il n’est pas très épais pour un Goncourt. Ça serait une belle victoire.

    Oui, enfin, je ne sais pas si c’est… Je crois surtout que… Ce n’est pas un roman, c’est un récit. C’est ce qui est le plus singulier sans doute. En plus, il est publié dans une collection particulière, un endroit où aller, enfin, qui est une belle collection chez Acte Sud, mais qui est un peu particulier, marginal. Je ne sais pas si c’est le mot. Donc, voilà, ça faisait, je pense, des handicaps plus sérieux, et puis surtout, voilà le fait que ce soit un récit, c’est-à-dire que ça raconte un épisode historique en suivant les faits eux-mêmes, sans invention, sans imagination.

    Ah imagination quand même. C’est extraordinaire parce qu’il y a des mots pour raconter l’histoire. Au fond, l’histoire vibre, elle transpire l’histoire.

    Oui, je voulais dire sans imagination, c’est-à-dire sans inventer des faits supplémentaires. Mais, en effet, on peut attribuer au mot imagination des connotations. On peut le définir différemment. Il s’agit de mettre en scène des moments que je jugeais singuliers, particuliers, importants.

    Oui, la vérité est dispersée dans toutes sortes de poussières. C’est ça que vous dites.

    Oui, c’est-à-dire je pense que chacun d’entre nous, lorsqu’il constitue son savoir sur un événement historique, eh bien, il le constitue à partir de petites choses et souvent, on ignore qu’on le constitue comme ça, c’est-à-dire à partir d’une photo qui nous a marqués, du passage d’un livre, même d’une conversation avec un ami ou une parole nous a convaincus. C’est tout ça qui forme notre vision.

    Alors, vous, votre vision, ces 24 hommes avec des hautes formes. On est le 20 février 1933, ils ont un rendez-vous important, secret, qui va peut-être déterminer la suite des événements, c’est-à-dire la Seconde Guerre mondiale.

    Oui, en tout cas, c’est un événement qui aura des conséquences. C’est-à-dire si les industriels ne s’étaient pas aussitôt adossés et associés à la politique nazie, l’installation du régime aurait été plus compliquée. Puis, finalement, ce qu’il y a d’intéressant, c’est que la littérature peut nous raconter ce qui se passe dans les alcôves, et notamment, dans les alcôves du passé, puisque nous avons des documents. Nous avons notamment le procès de Nuremberg qui nous a livré tout un tas de notes, d’interrogatoires, ce qui fait que cette réunion secrète, eh bien, nous en savons quelque chose, et on peut l’incarner.

    Alors, ils sont reçus par Hermann GÖRING, et puis, derrière, il y a Adolf HITLER qui vient. Qui sont ces hommes avec des hautes formes que vous décrivez d’ailleurs, des personnages ?

    Oui, alors, ce qu’il y a d’intéressant, c’est qu’au fond, ce sont d’un côté, effectivement, des personnages. Enfin, ce sont d’abord des protagonistes de l’histoire, ils existent chacun.

    De grands industriels.

    Voilà, ce sont les grands industriels et les grands argentiers allemands. Mais, ce sont aussi les représentants des puissances qui les dépassent en un certain sens. Chacun d’entre eux représente une grande entreprise, l’un chimique, l’autre d’armement. Et à ce titre, il est important que la littérature nous raconte aussi la vie de ces êtres qui ne sont pas des êtres de chair et d’os comme vous et moi, mais que sont les entreprises, les personnes morales, comme on les appelle en droit.

    Oui, là, on en a un, par exemple, c’est la couverture du livre Eric VUILLARD.

    Tout à fait.

    C’est Krupp.

    C’est Krupp, oui, qui dirige donc des usines d’armement et qui est l’un des industriels les plus importants d’Allemagne ; qui donc va se charger d’ailleurs à la fin de remercier à la fin de son discours, Adolf HITLER, pour avoir clarifié la situation politique et économique.

    Alors, ils sont reçus, on le disait, il y a HITLER et surtout Hermann GÖRING, et GÖRING leur dit : "il va y avoir des élections là au mois de février. On a besoin d’argent, et si les nazis l’emportent, il n’y aura plus d’élection peut-être pendant 100 ans". Et là, vous dites : "il y a un murmure de satisfaction dans l’assistance".

    Bien sûr, ce qui les arrange, puisque nous savons tous tout de même que les campagnes électorales sont au moins sous la table, mais quelquefois, de manière tout à fait officielle, selon les pays, financées par les grandes entreprises qui y ont intérêt. C’est une manière, on peut l’appeler, si on est aimable, lobbying, si on est moins aimable, corruption. Donc, en somme, ça ne fait pas exception. Si les grandes entreprises corrompent les hommes politiques en finançant les campagnes électorales, ce n’est pas pour qu’il y ait des campagnes électorales. C’est qu’au fond, s’il n’y en a plus et qu’on finance une fois pour toutes un régime qui vous est favorable, c’est encore mieux. C’est ce qui se passe.

    Donc, finalement, le lobbying, c’est de se débarrasser du communisme. Puis, au fond, pour ces chefs d’entreprise, vous dites carrément : "il n’y aura plus de syndicat, il n’y aura plus tout ça, et finalement, ils vont devenir les führers de leur propre entreprise".

    Oui, c’est la promesse qu’HITLER leur fait. C’est-à-dire en somme, c’est une réunion qui, selon qu’on soit chef d’entreprise ou homme politique, elle a un sens différent, évidemment. Les chefs d’entreprise, eux, veulent une clarification. Ils veulent être sûrs que le régime leur sera économiquement profitable. Eh bien, c’est ce que vous évoquez. C’est-à-dire d’être führer dans son entreprise, suppression des syndicats, enfin, tout ce qui est en permanence demandée de manière générale, euphémisée, c’est-à-dire en somme, une plus grande liberté pour les patrons, les chefs d’entreprises. Et puis, d’un autre côté, les nazis ont besoin de financer leur campagne électorale pour détruire la république de Weimar, et donc une entente.

    Oui, alors, il y a des noms connus. Il y a Opel, on le disait, Krupp, IG Farben, Siemens, ce sont des grandes entreprises. Vous dites ces gens-là, ces entreprises-là continuent aujourd’hui de nous vêtir, de nous chauffer. Ça fait partie encore du quotidien des gens.

    Oui, bien sûr. Donc, si la littérature est là pour nous raconter à la fois le quotidien et les choses finalement centrales de nos existences, il me semble que tous les objets qui nous entourent aujourd’hui sont en réalité des objets fabriqués, manufacturés.

    Puis, Varta un moment.

    Absolument. C’est-à-dire les petites piles Varta qu’on mettait dans nos petits bonshommes enfants, eh bien, elles venaient…

    Oui, la marque BASF.

    Absolument. Donc, nous les connaissons. Mais, ce n’est pas seulement parce que nous serions leurs intimes. C’est qu’en somme, notre monde entier est constitué par ces puissances-là. Donc, ça a, je crois, un intérêt pour nous, pour la littérature et pour nous au premier chef. C’est qu’au fond, raconter cette histoire, c’est raconter ce que Montesquieu appellerait l’histoire d’un pouvoir. Or, on sait depuis Montesquieu que lorsqu’un pouvoir se concentre, il est dangereux. Il me semble qu’aujourd’hui, ce à quoi nous avons affaire, c’est à une grande concentration des puissances industrielles et financières. Donc, il est intéressant de raconter cette histoire-là, ce danger-là.

    Alors, une histoire, je le disais, de chair et de sang. On les voit, on les sent ces personnages. Il y a des rencontres incroyables. Alors, évidemment, il va y avoir l’Anschluss, c’est-à-dire l’Autriche qui va donc être annexée et il y a le chancelier autrichien qui est à cette rencontre absolument burlesque. On est dans le règne du Vaudeville un certain moment.

    Oui, tout à fait. C’est-à-dire, ce qu’il y a de terrible dans l’histoire souvent, c’est que le burlesque côtoie l’effroi, enfin, les choses les plus atroces, et que d’une certaine façon, le livre est ainsi construit. L’ironie d’une bonne partie du début du livre au fond, je crois, est nourrie par ce que sait le lecteur. Le lecteur connait la fin de cette histoire. Il sait à quel drame vont nous amener ces gens. Donc, du coup, c’est une ironie très particulière, qui est, je crois, sans cesse, je l’espère, en tout cas, une articulation entre le ridicule et une peur, une crainte, le sentiment de l’horreur que nous avons.

    L’Ordre du jour, GÖRING, à un moment, il dit : "voilà, c’est l’ordre du jour". C’est ça, finalement, c’est froid comme un ordre du jour. On connait les conséquences, mais c’est ça.

    Oui, tout à fait. Le titre du livre, je l’ai choisi d’ailleurs en partie pour ça. Il y a quelque chose de très froid normalement dans cette expression. Puis, elle rappelle que tout est toujours au présent, puisque c’est une expression de l’assemblée qui veut dire : de quoi parlerons-nous aujourd’hui ? Qu’est-ce qui est important maintenant ? Donc, il y a quelque chose dans le titre de cette façon qui nous tourne vers le présent, et c’est une manière de réchauffer cette expression froide, d’en sentir le froid, mais d’en sentir aussi autre chose, puisque, arrachée à son contexte, elle prend une autre connotation.

    Oui, nous sommes le 20 février 33, ces 24 hommes sont là. De quoi vont-ils parler ? L’histoire va basculer. C’est le Prix Goncourt 2017. C’est un très grand livre, très grand Prix Goncourt. Merci, Eric VUILLARD, d’être venu aujourd’hui sur le plateau de TV5 Monde. Prix Goncourt. Et encore, bravo !

    Merci.

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