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  • L'invité

    Christophe Barbier

    Invité : Christophe Barbier, journaliste français, éditorialiste politique à "L'Express" et BFMTV.

    Avec l'humoriste français Marc Jolivet, Christophe Barbier a choisi de commenter l'actualité politique dans un spectacle intitulé "Nous présidents".

    Présentation : Patrick Simonin.

    Transcription

    Bonjour Slimane ZEGHIDOUR.

    Bonjour.

    Vous êtes éditorialiste à TV5 Monde. Les téléspectateurs vous connaissent bien, mais là, c’est votre vie, ce sont vos souvenirs que vous livrez au lecteur, "Sors, la route t'attend". C’est un livre qui vient d'être publié aux éditions Les Arènes. Vous y racontez une enfance algérienne, une enfance perdue, quelque part en Kabylie. Pourquoi avoir voulu témoigner, aujourd'hui ?

    J’ai toujours voulu faire ce livre depuis qu (...)

    Bonjour Slimane ZEGHIDOUR.

    Bonjour.

    Vous êtes éditorialiste à TV5 Monde. Les téléspectateurs vous connaissent bien, mais là, c’est votre vie, ce sont vos souvenirs que vous livrez au lecteur, "Sors, la route t'attend". C’est un livre qui vient d'être publié aux éditions Les Arènes. Vous y racontez une enfance algérienne, une enfance perdue, quelque part en Kabylie. Pourquoi avoir voulu témoigner, aujourd'hui ?

    J’ai toujours voulu faire ce livre depuis que j’étais adolescent, car j’ai grandi dans cette guerre, dans un camp de déplacés. Surtout, j'ai toujours été frappé par le fait que cet univers dans lequel j'ai grandi a complètement disparu, y compris physiquement, puisque le camp de déplacés dans lequel j’ai grandi a été, depuis lors, inondé par un barrage hydro-électrique, si bien que je n'avais même plus d'images de l’endroit où j'ai grandi.

    Vous voulez témoigner de ça. Vous dites aussi, j'ai l’âge de la guerre d’Algérie, et ce passé-là, me hante.

    Oui, parce que cette guerre a complètement déterminé notre existence. Quand je dis notre existence, ce sont nous, les habitants du djebel. Quand la guerre a commencé en novembre 54, les paysans qui étaient dans des villages enclavés, se sont retrouvés être le refuge idéal et la zone de repli des combattants du FLN. L'armée française a décidé de retirer tous ces paysans du djebel, qui était le vivier où prospérait le FLN, pour laisser le FLN tout seul et nous franciser. C'est ainsi que 2,5 millions de paysans du djebel, la moitié de la paysannerie algérienne, ont été, d'un seul coup, déplacés de 16 000 villages vers 1 000 camps de regroupement. C'est ainsi, qu'en 57, nous nous sommes retrouvés dans un camp entouré de barbelés avec couvre-feu, mais Patrick, c'est ce qui est paradoxal dans l’histoire des hommes, c’est que cette tragédie, ce déracinement, nous a fait, en même temps, connaître l'école, les premiers instituteurs étaient des bidasses, des métropolitains. Ce sont eux qui m’ont appris à lire et à écrire. Sans eux, je ne serai pas là. On a découvert la médecine.

    On est en colonisation. Vous avez 4 ans, vous le racontez dans ce livre. Un jour, les militaires viennent, vous emportent dans ce camp de regroupement, vous et votre famille. Alors que vous êtes des cultivateurs, vous devez tout abandonner.

    Absolument, nous avons laissé les récoltes sur pied. On a dû brader le petit bétail, le peu de choses que nous avions. Je n’ai qu’un souvenir de ce départ. Je revois, dans une image un peu sépia, un mulet avec des baluchons par-dessus. C'est tout ce dont je me rappelle. Effectivement, nous avons tout laissé, pour nous retrouver démunis dans le camp. Encore une fois, comme je l’ai dit, nous avons, dans ce camp, découvert brutalement la modernité. La France, dans le camp, nous a montrés d’un coup, le meilleur et le pire d'elle-même, la guerre et l'instituteur, le soldat et l'infirmier, les bombardements et les colonies.

    Vous vous dites finalement que rien n’est tout noir ou tout blanc, c’est ça que vous dites aujourd'hui, Slimane ZEGHIDOUR, alors que c’est la guerre, alors que c’est la colonisation.

    Que c’est la guerre, qu’elle est cruelle, que j'ai grandi en voyant à la fois des Harkis, des bidasses français qui étaient nos instits, des légionnaires moitié allemands, des tirailleurs sénégalais. D’ailleurs, la première fois que j’ai vu des hommes prier à la musulmane, c’étaient des tirailleurs sénégalais sous uniforme français. La guerre était atroce. J'ai vu des rafles, des hélicoptères qui venaient prendre des gens à l’heure du laitier et partir, mais aussi je dis, avec le recul, que quand on a eu l'histoire qu’ont eue les Algériens avec les Français, on ne peut pas la réduire à une question de comptabilité, de solde de tout compte, est-ce que c'était positif ou négatif.

    Ou de crime contre l’humanité. On a encore entendu, récemment, dire que la colonisation était un crime contre l'humanité.

    On peut dire que la colonisation, globalement, comme volonté d’entrer avec fracas dans un pays, de réduire sa population, de l'asservir et d’exploiter son sous-sol à son détriment et en l’opprimant, est un crime contre l’humanité, dans l’absolu. Mais ce qui s’est passé en Algérie, c'est qu’il y a eu cette violence, il y a eu cette cruauté, la dépossession, l’expropriation, le bannissement, mais les deux peuples ont vécu une expérience qui les a dépassées. Elle les a transformés. Aujourd'hui, il y a plus d’Algériens qui parlent français qu'à l'époque de l'Algérie française, et en France, il y a plus d’habitants français en France d’origine algérienne, qu'il n’y avait d’Algériens en Algérie lorsqu’elle avait été conquise par la France en 1830.

    Ce qui explique qu’aujourd’hui, Slimane ZEGHIDOUR, que ce passé ne passe toujours pas, que ce soit d’ailleurs du côté algérien ou du côté français, on le voit bien.

    Il ne passe pas parce qu'il n’a pas été reconnu comme tel. Imaginez qu’il y a eu une guerre atroce, on a eu 2,5 millions d’appelés, qui sont partis en Algérie, qui en ont été traumatisés, 2,5 millions de paysans déplacés à l’intérieur de l'Algérie, des milliers de morts, et le conflit n’a été reconnu par l’Assemblée nationale française comme guerre, presque en catimini, qu'en 1999. À force d'être occulté, effectivement ce conflit est toujours là. Par exemple, tout le débat sur l’Islam, l’intégration, ce débat existait déjà pendant la guerre d'Algérie.

    C’est ce passé qui hante, qui hante votre mémoire. Quand on parle des polémiques du jour, d’aujourd’hui, vous dites, c'est ce passé qui l'a.

    Il ne hante pas ma mémoire. Il se trouve que j’en suis arrivé à une vision totalement apaisée, parce que je trouve que la guerre a élaboré une espèce de roman franco-algérien, qui est loin d’être fini et qui se poursuit, dans lequel l'indépendance n’aura été qu'un épisode, certes majeur, mais un épisode dans l'histoire franco-algérienne. Aujourd’hui, il y a, en Algérie, une greffe culturelle et linguistique française qui me semble irréversible. Il y a une greffe démographique algérienne dans le corps social français qui est irréversible. Le seul problème qui fait que ça nous hante, c’est qu’en Algérie et en France, il y a des gens qui aimeraient extirper cet héritage culturel et démographique.

    Ou s’en servir pour créer, à nouveau, la haine, à travers des partis politiques, par exemple.

    On le voit tous les jours, ici et là-bas.

    "Sors, la route t'attend", c'est le titre, très beau d’ailleurs de ce livre, c’est votre maman, Slimane ZEGHIDOUR, qui vous disait ça. Finalement, c'est un symbole de cette envie. Elle vous dit, va à l’école, mon fils. C’est ça qu’elle vous dit.

    Quand je rechignais à aller à l’école parce que j’avais froid, elle me disait : "Hey, il y a une route qui t'attend dehors".

    On voit la photo, on vous voit à l'instant sur cette photo touchante.

    C'est ma grand-mère maternelle. J’imaginais que la route, vu la façon dont ma mère m'en parlait, c’était comme une personne qui venait de l’école, traverser les oueds, monter sur les collines, pour venir me chercher. Ma mère, paix à son âme, elle est décédée il n'y a pas longtemps, comme tous les illettrés, sanctifiait l’instruction. Pour elle, entrer à l'école, c’était entrer dans un temple, devenir un démiurge, posséder un savoir, une baguette magique qui vous ouvrait une autre vie.

    Le mot dignité, c'est un mot important. Il y a beaucoup de dignité dans ces lignes, dans cette histoire.

    Je suis heureux, surtout pour ma mère qui était illettrée, que la phrase qu’elle me disait se retrouve être le titre de mon livre.

    Merci Slimane ZEGHIDOUR. "Sors, la route t’attend", publié aux éditions Les Arènes, votre livre de souvenirs. Merci d’avoir été notre invité.

    Merci.

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    00:07:53
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