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  • L'invité

    Kamel Daoud

    Invité : Kamel Daoud, journaliste algérien ; il publie "Mes indépendances", un recueil de ses chroniques au "Quotidien d'Oran".

    Présentation : Patrick Simonin.

    Transcription

    J'ai mené, moi aussi, la guerre de ma libération, et feté parfois mes indépendances.

    Bonjour Kamel DAOUD

    Vous êtes l'un des grands

    intellectuels de notre époque,

    la Une du Point vous a baptisé "l'intellectuel qui secoue le monde".

    Vous avez envie de secouer le monde aujourd'hui ?

    Écoutez, j'espère mériter ce titre, franchement,

    mais en même temps, j'ai envie de me libérer,

    d'imposer me (...)

    J'ai mené, moi aussi, la guerre de ma libération, et feté parfois mes indépendances.

    Bonjour Kamel DAOUD

    Vous êtes l'un des grands

    intellectuels de notre époque,

    la Une du Point vous a baptisé "l'intellectuel qui secoue le monde".

    Vous avez envie de secouer le monde aujourd'hui ?

    Écoutez, j'espère mériter ce titre, franchement,

    mais en même temps, j'ai envie de me libérer,

    d'imposer mes libertés et aussi d'imposer mes indépendances,

    de défendre mes idées, ma vision du monde, de mériter ma vie.

    Oui, c'est-à-dire vivre pour maintenant,

    pas forcément toujours avec ce renvoi au passé d'Algérie.

    Surtout pas, et pas uniquement ce culte du passé

    que je trouve assez contraignant, assez frustrant aussi.

    Nous sommes responsables du présent aussi, et surtout.

    Oui, et pas toujours rappeler finalement

    que la colonisation aurait pu être un "crime contre l'humanité"

    comme l'a dit Emmanuel Macron à Alger.

    Écoutez, pour que les choses soient claires définitivement

    et je n'aime pas revenir sur cette question

    parce que c'est devenu pratiquement

    une sorte de tribunal de sommation et d'inquisition.

    La colonisation a été un crime ?

    Oui, l'histoire a tranché, les politiciens ont peut-être quelques opinions,

    n'ont pas tranché, ça c'est clair.

    Est-ce que je dois en parler toute ma vie ?

    Non. J'ai le droit de vivre, j'ai le droit d'être un ancêtre pour mes enfants,

    que les choses soient claires.

    Est-ce qu'il faut avoir un culte de l'histoire ?

    Non. Est-ce que la France doit présenter des excuses pour l'Algérie ?

    Ecoutez, moi je n'en ai pas besoin, franchement.

    Je n'ai pas besoin d'excuses,

    et j'ai envie de construire un présent pour moi

    et un futur pour mes propres enfants.

    Est-ce que la colonisation était une œuvre positive ?

    Je l'ai dit, la France aura mieux à faire

    à essayer de trouver une œuvre positive

    maintenant pour le présent, et pour son futur et ses enfants.

    J'en suis fatigué de cette histoire-là.

    Je pense que je dois du respect à ceux qui se sont battus

    pour que je sois vivant et libre,

    mais je pense qu'ils sont morts pour que je sois vivant et libre.

    Oui, comme vous dites,

    "je veux être libre au nom de ceux qui sont dans la tombe

    et qui se sont battus pour cette liberté".

    Et ça, c'est important,

    je pense que c'est un devoir moral de continuer cette liberté,

    de la mériter aussi, de la construire.

    Les gens ne sont pas morts pour qu'on meurt tout le long de notre vie.

    Les gens sont morts,

    ils ont sacrifié leurs vies pour que nous soyons libres et vivants,

    et ça c'est important,

    mais il faut aussi qu'on mérite ce pays.

    Ce pays se construit sur le présent.

    En Algérie, je répète souvent que les racines, c'est beau,

    mais ceux qui sont morts ce sont les récoltes.

    Oui. Et la liberté a un prix, parfois cher à payer.

    Vous avez été menacé.

    Non, je n'aime pas cette mise en avant.

    Nous sommes tous menacés,

    que ce soit le bonhomme qui s'assoit en terrasse,

    que ce soit le touriste qui va quelque part au Sud.

    Nous sommes tous menacés.

    Il ne s'agit pas de la mise en valeur de ma propre personne,

    c'est honteux quelque part quand je juge

    par rapport à une lycéenne de Boko Haram,

    kidnappée par Boko Haram,

    ou une jeune fille en Syrie, ou d'autres.

    Il y a des militants qui ont beaucoup plus de courage physique que moi,

    donc chacun a sa manière,

    c'est vraiment l'histoire de la petite fille aux allumettes,

    mais chacun allume son allumette de son côté.

    J'éprouve de l'allergie à incarner ce rôle un peu trop facile

    de l'intellectuel, le militant dissident qui vient du Sud,

    et qui serait menacé.

    Je n'aime pas ça,

    je ne veux pas en faire le centre de ma vie.

    Je pense que c'est un accident,

    et je pense que l'essentiel, c'est de ne pas y penser tout le temps,

    mais de penser tout le temps.

    Mais quand vous avez vu les réactions aux propos,

    en 2015, au moment du nouvel an, ces viols collectifs à Cologne,

    ce que vous avez rappelé sur le rapport au corps,

    et finalement, les conséquences et les réactions que ça a suscité.

    Ça veut dire que j'ai touché quelque chose de juste,

    quelque chose qui procède à la fois du pathos et de l'affecte,

    ça veut dire que la question est urgente,

    qu'elle est profonde,

    sinon on n'aurait pas réagi de la même manière.

    Ce n'est pas une question de misère ? la misère sexuelle ?

    Pas uniquement, le rapport au désir, le rapport à la femme.

    Je trouve quand même assez étonnant qu'on se soit focalisé sur ce que j'ai dit,

    pour le démentir ou l'appuyer ou le soutenir ou le rejeter,

    alors qu'il s'agissait d'avoir un effet de loupe

    sur la condition de la femme dans le monde dit arabe.

    Le plus important c'est pas que ce que Kamel Daoud dit ou écrit,

    c'est ce sur quoi il a écrit, et à propos de quoi il a parlé.

    Le plus important, ce sont les femmes

    pour qui montrer ses cheveux ou porter une jupe,

    ou affirmer une tenue, ou avoir droit d'accès à l'espace public,

    c'est ça le plus important.

    Je ne suis pas important dans ça.

    Je trouve quand même hallucinant qu'on se soit focalisé sur le formel,

    c'est-à-dire sur l'article,

    comme s’ils avaient tort,

    la femme se porte mieux dans le monde dit arabe.

    Non, elle ne se porte pas mieux la femme dans le monde arabe,

    et ça c'est une question fondamentale,

    c'est une urgence fondamentale pour nous.

    Oui, mais le corps, ce rapport au corps,

    et vous en parlez même pour vous,

    vous dites "je voulais me réapproprier finalement ce corps,

    maudit d'une certaine façon, duquel on voulait me priver".

    Je pense que aussi c'est une culture qui était un peu postméditéranéenne

    quelque part dans tous les monothéismes,

    ce rapport honteux, culpabilisé au corps,

    c'est-à-dire le corps, pour moi, est notre seule richesse,

    c'est notre capital,

    c'est ce que nous envient les cieux ou les livres ou les prêcheurs.

    Le corps c'est beau, le corps c'est l'instrument,

    c'est le lieu de la rencontre d'autrui, et celui de la conquête.

    J'aime réhabiliter le corps, le dis-culpabiliser, le purifier,

    mais pas parce que je suis impur,

    mais pour aller encore plus loin.

    J'aime le corps du sportif, j'aime le corps qui va vers l'avant,

    qui conquiert, qui se bat, qui est le centre du monde.

    Le corps doit être réhabilité.

    Oui, et la religion dans tout ça,

    et vous dites à certains moments, on reparle des femmes,

    vous dites "lorsqu'on regarde vers le ciel,

    à chaque fois, c'est la femme qui va être la victime".

    Les religions sont en soi intimes,

    lorsqu'elles ne le sont plus, ça devient des idéologies de conquête,

    de pouvoir ou de domination.

    Toutes les religions sont passées par ce cycle-là.

    Maintenant on parle d'islamistes,

    on parlait aussi d'intégristes catholiques il y a quelques temps ou avant, etc.

    Donc je pense que les livres sacrés sont à l'image de nous-mêmes,

    ce sont nos inconscients, ils sont terribles, ils sont menaçants,

    ils sont méchants, ils sont splendides, ils sont éclairés.

    Les livres sacrés sont nous,

    et le choix religieux, c'est le choix moral et éthique de chaque personne.

    Je n'aime pas discuter de religion, je ne suis pas théologue,

    je ne suis pas quelqu'un spécialisé dans les religions,

    je discute de cette idéologie lorsqu'elle est transformée

    en idéologie (inaudible) à ma liberté.

    Et vous avez aussi provoqué de nombreuses réactions

    lorsque vous avez dit "l'Arabie Saoudite est un Daech qui a réussi".

    Écoutez, je pense que c'est aussi une clé pour comprendre le présent,

    et c'est une clé aussi pour que vous en Occident,

    vous assumiez aussi vos responsabilités.

    Dire que l'islamisme menace le monde, c'est de l'ordre de l'évidence,

    mais dire que l'islamiste vient d'ailleurs c'est de l'ordre de l'hypocrisie aussi.

    Un islamiste ne tombe pas du ciel, il est l'enfant de quelques idées,

    il est l'enfant des chaînes satellitaires,

    de livres qui circulent gratuitement, de prêcheurs, etc.

    Donc c'est l'enfant aussi d'une force de frappe financière,

    d'une matrice qui a de l'argent pour faire circuler ces idées-là,

    et cet argent, on sait d'où il vient, il vient aussi de votre poche.

    Donc on ne peut pas résoudre ce problème-là

    sans assumer l'entière responsabilité,

    chez nous, intellectuels du Sud,

    chez vous, intellectuels de l'Occident ou d'ailleurs,

    mais en même temps une responsabilité éthique et morale,

    il ne faut pas se fermer les yeux.

    Oui, et cela veut dire qu'aujourd'hui,

    l'islamisme est un phénomène face auquel on n'a pas les réponses,

    vous dites "on sera condamnés finalement à ça",

    vous parlez d'un 11 septembre universel qui dure depuis 10 ans.

    Dont nous sommes les premières victimes, pas uniquement vous.

    C'est plus retentissant en Occident parce qu’il y a une surmédiatisation évidente,

    mais de l'autre côté, vous savez, les Syriens ont payé,

    les Algériens ont payé, des Libyens, des Tunisiens,

    un peu partout dans le monde.

    Il n'y a pas de nationalité de la victime qui est là,

    il y a vraiment une internationalisation de la cible et de la victime,

    donc c'est quelque chose sur quoi il faudrait réfléchir avec responsabilité,

    mais aussi avec courage.

    Dire que c'est le mal qui vient d'ailleurs, de l'autre côté de la mer,

    c'est trop facile,

    et dire que je ne suis pas responsable, c'est trop facile.

    Laisser le discours religieux sous monopole de ceux qui en font usage politique,

    c'est trop facile,

    je pense que chacun doit assumer sa responsabilité.

    Oui et vous aimeriez finalement que chaque citoyen se dise

    aujourd'hui "je veux penser, être libre".

    Est-ce que c'est possible, Kamel Daoud ?

    Il faut le faire, on a tous des enfants,

    mais il ne faut pas qu'on meurt dans la honte à la fin,

    il faudrait qu'on mérite d'être des ancêtres,

    il faudrait qu'on mérite d'avoir des enfants, des arrières petits-enfants.

    Il faudrait qu'on témoigne de notre humanité,

    même là où elle est mise en cause.

    Ça se mérite une vie, vous savez, il faut vraiment la mériter.

    Je le dis pour les Algériens, je le dis pour ma personne d'abord,

    je le dis pour vous aussi Français, ici occidentaux.

    Il ne s'agit pas d'une défaite,

    si nous acceptons la défaite maintenant, on aura tout perdu.

    Merci beaucoup Kamel Daoud. Ça s'appelle "Mes indépendances", ce sont

    vos chroniques publiées entre 2010 et 2016 chez Actes Sud. C'est un événement

    littéraire. On était ravis de vous recevoir aujourd'hui.

    Merci à vous.

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