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  • L'invité

    Abd Al Malik

    Le rappeur publie un livre coup de cœur sur Albert Camus et son art de la révolte.

    Présentation : Patrick Simonin


    Transcription

    Bonjour, Abd AL MALIK.

    Bonjour.

    Rappeur, écrivain, cinéaste. Aujourd’hui c’est une rencontre étonnante, c’est vous et Albert CAMUS ; et vous dites dans un livre "j’ai rencontré un jour Albert CAMUS, j’avais 12 ans, c’était dans un couloir, un ascenseur qui sentait l’urine dans une cité de Strasbourg".

    J’ai rencontré CAMUS oui, dans ma cité. Lire CAMUS pour moi ce n’était pas juste lire un auteur, ça a été la rencontre avec quelqu’un, quelqu’un qui venait (...)

    Bonjour, Abd AL MALIK.

    Bonjour.

    Rappeur, écrivain, cinéaste. Aujourd’hui c’est une rencontre étonnante, c’est vous et Albert CAMUS ; et vous dites dans un livre "j’ai rencontré un jour Albert CAMUS, j’avais 12 ans, c’était dans un couloir, un ascenseur qui sentait l’urine dans une cité de Strasbourg".

    J’ai rencontré CAMUS oui, dans ma cité. Lire CAMUS pour moi ce n’était pas juste lire un auteur, ça a été la rencontre avec quelqu’un, quelqu’un qui venait du même milieu que moi, quelqu’un qui a grandi dans l’équivalent d’une cité à Belcourt à Alger, quelqu’un qui a grandi dans une famille où le savoir, la culture, ne faisaient pas partie de leur quotidien, mais qui par la culture, le savoir et l’éducation notamment grâce à un enseignant a pu transcender sa condition et finalement, partir d’une cité au prix Nobel. Et ce qui est incroyable c’est que j’ai vécu moi ce rapport à CAMUS comme un rapport miroir, comme si c’était un grand frère qui me disait "écoute, tu as des velléités artistiques, tu veux être artiste, je t’explique comment ça se passe".

    Ce qui est incroyable c’est que vous dites "j’avais la haine, j’avais la haine parce que je voyais mes frères, ceux que je considérais comme mes frères, qui sniffaient de la drogue. J’avais la haine parce que je voyais un de mes plus proches amis se faire tabasser par des flics alors qu’il n’avait rien fait. J’avais la haine".

    Mais oui ! On a la haine parce qu’on ne comprend pas. On vit dans un monde qu’on ne comprend pas, et je pense qu’aujourd’hui s’il y a une vraie crise, c’est une crise de référence, une crise d’exemple et CAMUS, très vite, alors que j’avais la haine, est devenu un modèle, est devenu un référent et j’ai pu me construire grâce à cette figure-là, et cette figure-là c’est les mots, c’est la littérature, c’est le savoir, c’est la culture, c’est la poésie et tout d’un coup la haine qu’on a, qu’on n’arrive pas à exprimer on l’exprime avec des mots et comme on l’exprime avec des mots elle nous pacifie et on passe finalement de j’ai envie dire de la révolte à l’amour. Comme CAMUS dans son travail d’écriture où il passe de l’absurde à la révolte pour terminer le dernier cycle. Malheureusement, il n’a pas eu le temps de le terminer parce qu’il est mort avant, qu’était le cycle de l’amour. Et il y a cette idée-là, en fait, CAMUS est un cheminement, CAMUS c’est quelqu’un qui nous permet finalement de grandir de la bonne façon.

    Alors ce livre est étonnant, vos deux parcours et vos textes se marient ensemble. On y voit des…, j’allais presque dire un dialogue permanent entre vous et Albert CAMUS qui est tout à fait troublant.

    De mon point de vue, aujourd’hui tout artiste doit être… de mon point de vue encore une fois, qui n’implique que moi, mais doit être un défenseur de la culture et finalement trouver les passerelles entre ce qui est de l’ordre du patrimoine et ce qui est de l’ordre de la modernité. CAMUS bien sûr fait partie du patrimoine français, mais CAMUS c’est surtout un auteur d’aujourd’hui et de maintenant et c’était à moi, à nous finalement, rapport à mon vécu, de le connecter aux cultures urbaines, de le connecter au hip-hop, de le connecter à tout ce qui fait la modernité d’aujourd’hui. Et c’est ça qui est intéressant. Et tout d’un coup, on se rend compte que ces figures-là ce sont des figures qui ne meurent jamais et qui sont capables de nous porter fortement même aujourd’hui, surtout aujourd’hui.

    CAMUS il écrit et vous le citez "j’essaie de faire mon métier dans l’affreuse société intellectuelle où nous vivons, où la méchanceté trop souvent se fait passer pour de l’intelligence".

    Oui, on vit une époque comme ça, on vit une époque où finalement le cynisme est roi, on vit à une époque qui n’est pas… on n’est pas dans la démarche de l’empathie, de la sympathie. Alors que CAMUS, avec le fait qu’il soit acéré intellectuellement, que son travail soit un travail intellectuel précis, est toujours dans l’empathie, est toujours dans l’amour et le respect et c’est ça qui est important. Et notre époque aujourd’hui, elle est biaisée, rapport à ce sens-là, c’est qu’on vit un rapport de condescendance, on vit une époque où on compartimente les gens, on vit une époque où finalement on ne lance pas des passerelles, mais on construit des murs alors que des figures comme CAMUS sont des figures passerelles, des figures qui permettent de mettre du lien finalement.

    Vous dites "c’était un métaphysicien", vous dites aussi "c’était une sorte de sainteté laïque".

    Oui, parce que c’est important, dans La Peste notamment CAMUS fait dire à un de ces auteurs "peut-on être sain sans nécessairement être dans une démarche transcendante", et ça, c’est vraiment intéressant parce que finalement croire en Dieu ou ne pas croire en Dieu ce n’est pas ça le plus important, le plus important, comme dit CAMUS, en substance, c’est que même si le monde est absurde, on doit exercer au mieux son métier d’homme, même si plus rien n’a de sens, on doit continuer à marcher droit, même si plus rien n’a de sens, on doit continuer à respecter l’autre et finalement à se respecter soi-même.

    Oui. Il dit "il faut se révolter", il y a cette révolte absolue, mais c’est une révolte d’amour.

    Bien sûr, parce que l’idée de la révolte chez CAMUS c’est effectivement de dire non à la bêtise, de dire non à l’ignorance, mais ont dit oui à la vie. Et c’est ça qui est important, c’est-à-dire de comprendre que cette révolte finalement c’est la révolte face à toute la bêtise de ce monde, la révolte face à toutes les incohérences de ce monde et on construit c’est-à-dire que d’une certaine manière on se révolte en disant non, mais ce non est précédé d’un oui magistral.

    À un moment, et c’est très personnel Abd AL MALIK, vous dites "j’ai arrêté de griffonner brusquement pour regarder le vide et laisser venir les larmes".

    Oui. Parce que finalement il n’y a que les vrais êtres humains qui ont le courage d’aimer et avoir le courage d’aimer c’est aussi avoir le courage de pleurer et la sensibilité ce n’est pas une tare, au contraire c’est quelque chose de merveilleux et pouvoir pleurer c’est aussi le fait de dire "me voilà finalement humble dans toute mon humilité, me voilà dans toute ma faiblesse", mais en même temps là réside notre force parce que l’être humain est grand parce qu’il sait qu’il n’est pas tout.

    Vous passez un an à l’hôpital et vous vous dites "à quoi bon vivre et pourquoi vivre ?" J’allais presque dire qu’on a l’impression que CAMUS vous sauve la vie.

    D’une certaine manière. En tout cas, je me suis posé la même question que lui jeune qui est malade de la tuberculose, qui est immobilisé, qui ne peut que lire et tout d’un coup se dit "oui, il faut vivre. Quoiqu’il advienne, il faut vivre parce que c’est notre devoir", et c’est la question que je me suis posée "à quoi bon vivre ?", et CAMUS m’a donné une réponse, une réponse qui m’a maintenu jusqu’à aujourd’hui.

    Il dit "il n’y a pas de vérité sans la volonté de justice pour tous".

    C’est ça.

    De quelle justice on parle, Abd AL MALIK, pour aujourd’hui ?

    Pour aujourd’hui, on parle de toutes les injustices, on parle de ce qui se passe aux États-Unis, on parle de ce qui se passe en Syrie, on parle de ce qui se passe partout dans le monde, de dire que "n’oubliez jamais que derrière toutes ces une médiatiques, derrière ces chiffres, il y a des êtres humains, des femmes et des hommes qui sont réellement en souffrance". Donc, on ne peut pas vouloir lutter pour la justice en utilisant d’autres injustices et on doit comprendre qu’on est en train de parler de femmes, d’hommes, d’enfants, d’êtres de chair et de sang ; et en ce sens-là, on doit dire non en fait, on doit dire non et se battre. Là où on se trouve, il n’y a pas besoin de faire des choses extraordinaires, mais là où on se trouve, on doit se battre perpétuellement pour la justice parce qu’encore une fois, de proche en proche, nous sommes le monde.

    Vous dites "CAMUS, il est dans la cité aujourd’hui". Alors, il n’est pas parmi ceux que vous décrivez évidemment, qui se droguent, qui se désespèrent, "il est un sage, il est là et il regarde".

    Totalement. Jeune, j’ai lu L’envers et l’endroit, le premier livre de CAMUS, et ça a été pour moi comme un vrai référent de vie et quand j’ai écrit ce livre, mon idée, en toute humilité bien sûr, c’était aussi d’écrire un bréviaire, un livre simple qui célèbrerait la littérature, qui célèbre la modernité et qui célèbre cette notion, le fait de lancer des passerelles et finalement qui peut être un bréviaire pour notre vie de tous les jours. Et en toute humilité, j’ai écrit ce livre pour ça, que n’importe qui le prenne et puisse le lire à loisir et que ça puisse l’aider finalement dans sa propre vie, comme CAMUS m’a aidé dans ma propre vie.

    Merci, Abd AL MALIK. C’est un livre événement publié chez Fayard, CAMUS l’art de la révolte, comme votre spectacle L’art et la révolte. Merci, Abd AL MALIK.

    Merci beaucoup, merci à vous.

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    00:07:51
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