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  • L'invité

    Bruno Patino

    Invité : Bruno Patino, directeur éditorial d'Arte France.

    Sommes-nous devenus des poissons rouges enfermés dans le bocal de nos écrans quand notre capacité d'attention ne dépasse pas les 9 secondes ? Bruno Patino, le directeur éditorial d'Arte France, publie « La Civilisation du poisson rouge. Petit traité sur le marché de l'attention », un savoureux traité sur la folie du monde d'aujourd'hui qui nous conduit, notamment, à regarder notre Smartphone 542 fois par jour ! Mais la malédiction numérique n'est pas inéluctable...

    Présentation : Patrick Simonin.

    Transcription

    Bonjour, Bruno Patino. Bonjour. Vous êtes le directeur éditorial d'Arte, la chaîne que l'on aime sur TV5 Monde. Vous publiez un livre au titre étonnant. Ça s'appelle La civilisation du poisson rouge chez Grasset, petit traité sur le marché de l'attention, on va en parler dans quelques instants, où en quelque sorte, vous décrivez un monde où chacun est hypnotisé, une espèce de peuple numérique qui ne réfléchit plus et qui ne fait que regarder des écrans d'ordinateur. C'est un livre d'alerte. Je d (...)

    Bonjour, Bruno Patino. Bonjour. Vous êtes le directeur éditorial d'Arte, la chaîne que l'on aime sur TV5 Monde. Vous publiez un livre au titre étonnant. Ça s'appelle La civilisation du poisson rouge chez Grasset, petit traité sur le marché de l'attention, on va en parler dans quelques instants, où en quelque sorte, vous décrivez un monde où chacun est hypnotisé, une espèce de peuple numérique qui ne réfléchit plus et qui ne fait que regarder des écrans d'ordinateur. C'est un livre d'alerte. Je décris ce qui nous arrive petit à petit. La métaphore du poisson rouge, c'est simple. Le temps d'attention du poisson rouge a été mesuré par Google, c'est 8 secondes. Le temps d'attention des Millénium, c'est-à-dire ceux qui sont nés avec un smartphone dans la main, c'est neuf secondes. Ce qui nous arrive petit à petit, c'est ça. On est hypnotisé, un peu addict, en tout cas il y a une assuétude vis-à-vis du téléphone portable, vis-à-vis des écrans et vis-à-vis des réseaux sociaux. Ceci nous arrive malgré nous. On est plus trop libre de ça. Si je reviens sur cette notion de poisson rouge parce que c'est quand même incroyable. Ce poisson que vous décrivez, c'est un poisson qui vit enfermé dans un bocal où on l'a mis sans qu'il ne l'ait décidé, qui croit, à chaque tour de piste, découvrir un paysage nouveau alors que c'est toujours le même. Oui, c'est une métaphore. On s'est mis nous-mêmes dans le bocal, mais il y a des mécanismes qui nous maintiennent dans ce bocal-là, qui font qu'à chaque fois qu'une nouvelle sollicitation numérique arrive, on a l'impression de découvrir un monde nouveau, et finalement, on fait le tour de nous-mêmes et on s'ouvre de moins en moins aux autres. Ce mécanisme, ce bocal pour reprendre cette métaphore-là, ça n'est pas le produit du hasard, ça n'est même pas le produit d'une technologie, c'est le produit d'un modèle économique, en tout cas d'un modèle économique de plateforme. Si on revient encore de ce que vous dites sur les vrais poissons rouges, vous dites qu'à la fin, le poisson rouge a changé de morphologie, et finalement il rétrécit.  Figurez-vous qu'il y a une association du poisson rouge, une association française en l'occurrence, qui souligne à chaque fois, que le poisson rouge est fait pour naître en banc, pour vivre en banc. Il vit 20 à 30 ans quand il est en liberté. Il est beaucoup plus grand. Le bocal l'atrophie.  Et vous dites que ça détruit sa sociabilité. Ça détruit sa sociabilité, d'où la métaphore du bocal. Est-ce qu'on n'est pas en train, petit à petit dans ce bocal numérique, de détruire notre propre sociabilité et notre propre ouverture sur le monde ? C'est une civilisation du poisson rouge, le monde d'aujourd'hui, c'est ça ? Il y a une utopie numérique à laquelle je crois toujours, de mettre en relation les gens, de les mettre en relation, de mettre en relation la connaissance, le savoir, l'information. Tout cela, on l'a vécu, on le vit toujours. Reste que quand on regarde autour de nous,  des plateformes, des outils numériques conquièrent notre temps même quand on ne le souhaite pas. Et petit à petit le temps qu'on consacrait à autre chose, le temps de famille, le temps de couple. Un tiers pour dormir, un tiers pour travailler. On va dire un tiers pour le corps, un tiers pour le travail et un tiers pour la vie intellectuelle, la prière, etc. Maintenant, tout est mélangé avec le numérique. Tout est mélangé parce que ces outils qui nous accompagnent tout le temps avec cette connexion permanente cherchent à capter notre attention pour une raison de modèle économique, tout le temps, même quand on s'adresse, quand on fait quelque chose d'autre. Vous êtes en famille en train de déjeuner, paf, une sollicitation numérique arrive, et paf, vous regardez votre écran. On se parle. Petit à petit, cette relation qu'on a avec l'écran, cette relation qu'on a avec les plateformes, on en est de moins en moins maîtres parce qu'il y a des mécanismes.  On ne peut plus les refuser. Il y a des mécanismes de neurosciences. J'essaye de raconter dans le livre comment de simples de simples mécaniques connues depuis très longtemps, puisqu'à la base de l'économie du casino, de la machine à sous, ont été mises en œuvre par les plateformes pour justement créer ce lien de dépendance.  Vous nous parlez de l'athazagoraphobie. Je le dis bien ?  Oui. C'est un mot compliqué pour dire quelque chose de simple, c'est la peur d'être oublié. C'est la volonté d'avoir des likes, de montrer les selfies, de se montrer et de raconter sa vie. 

    En gros, le mécanisme est assez simple. Il n'est pas si simple mais il gagne vraiment à être décrit et expliqué pour qu'on comprenne comment s'en sortir. Vous avez un modèle économique qui pousse les plateformes à capter notre attention le plus possible. Elles utilisent les neurosciences pour le faire et les neurosciences dans ce qu'elles peuvent développer de phénomènes addictifs, en particulier la récompense aléatoire ou d'autres. Ces mécanismes addictifs, ces phénomènes addictifs provoquent un certain nombre de "maladies" chez nous qui peuvent être la peur d'être oublié, l'assombrissement, la schizophrénie. L'angoisse de la solitude au fond. L'angoisse de la solitude, mais même à un moment donné, vous vous réveillez pour voir qui vous a liké, qui vous a partagé. Ça peut vous paraître bizarre mais en même temps quand vous parlez autour de vous de ce que vivent vos enfants et vos adolescents, le fait d'être unfollowé sur une plateforme prend des allures dramatiques. On raconte des histoires. Ce n'est pas pour tout le monde dans cette amplitude-là, mais c'est quelque chose qui petit à petit gagne la société. Je pense très sincèrement que ça devient petit à petit un sujet de santé publique. Vous dites dans ce livre, je vous cite : "Les croyants à la Nous sphère", c'est-à-dire comme une religion, "Il y a des croyants qui pariaient sur la raison et le partage pour atteindre une sorte de spiritualité collective. Finalement, cette utopie s'est effacée, s'est effondrée au rang des illusions brisées".

    A mon tout petit niveau, je fais du numérique depuis 20, 21, 22 ans, j'ai fait partie des gens qui croyaient à cette utopie numérique et qui y croient encore, c'est-à-dire mettre tout le monde en relation. Vous avez mentionné Teilhard de Chardin. C'était l'idée d'avoir une espèce de cortex universel dans lequel les pensées, le débat, le savoir et la connaissance pourraient être partagés. Tout cela est toujours possible. Reste qu'à un moment donné, l'économie s'est invitée là-dedans. L'attention s'est invitée là-dedans. Le fait de capter le plus possible de votre temps disponible, même quand vous voulez le consacrer à autre chose, s'est invité là-dedans, et ça a provoqué de très grands dysfonctionnements. On est très, très loin du rêve numérique. Je pense qu'un jour, on regardera l'époque qui est la nôtre comme celle du numérique sauvage, comme il y a eu, à un moment donné, le capitalisme sauvage et qu'on se dira : "Mon Dieu, on a été un peu fous à ce moment-là, de se vautrer autant dans ces mécanismes d'attention et d'addiction". C'est votre côté positif et optimiste. A un moment, vous dites d'ailleurs dans le livre : "L'apocalypse numérique n'est pas forcément amorcée". Vous dites, comme vous le dites à l'instant, un jour, on va se rendre compte qu'on avait faux aujourd'hui, mais qu'on aura trouvé une autre voie d'ici-là.

    Je suis absolument persuadé que quand on regardera l'époque qui est la nôtre dans cinq, six ou sept ans, on se dira comment on a pu, à un moment donné, ne pas imposer des lieux avec une non-connexion obligatoire, comment on a pu ne pas éduquer nos enfants, nos adolescents à la déconnexion, comment on a pu, à un moment donné, ne pas réguler l'amplitude de l'action des algorithmes sur notre temps attention.  Vous pensez vraiment qu'on va le faire. Oui, je pense. Encore une fois, ce livre est une alerte là-dessus. Les réceptions que j'en ai, ce sont des gens qui me disent : "Oui, c'est exactement ce qu'on est en train de vivre". En fin de compte, cette prise de conscience est générale. Elle existe, y compris, ce que je raconte aussi, chez les géants de la Silicon Valley qui ont "leurs repentis". Vous avez aujourd'hui à la fois le fondateur de l'Internet, Tim Berners-Lee, mais aussi des cadres absolument dirigeants de Facebook, d'Instagram et autres, qui quittent ces plateformes en disant : "Mais qu'avons-nous fait ?. Nous nous sommes laissé emporter dans cette maximisation de la captation de l'attention". Il faut revenir à certaines limites. Il ne s'agit pas de dire il faut oublier le numérique. On est rentré dans la civilisation numérique et je pense que ça peut apporter énormément de bien, mais il s'agit de canaliser un certain nombre de ces expressions. Encore une fois, je crois vraiment qu'on regardera les années qui sont les nôtres aujourd'hui comme celles du numérique sauvage, de la civilisation du poisson rouge à laquelle on échappera, mais encore faut-il agir, à la fois agir de façon individuelle, ce que j'appelle guérir, et agir de façon collective, ce que j'appelle combattre, parce que je ne crois pas en l'autorégulation. Merci Bruno Patino.  Merci à vous. C'est passionnant. Ça s'appelle La civilisation du poisson rouge publié chez Grasset. Merci d'avoir été notre invité. Merci beaucoup.

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    00:08:18
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