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  • L'invité

    Maya Ombasic

    Invitée : Maya Ombasic, ancienne réfugiée bosniaque en Suisse et au Canada ; elle est l'auteure du roman "Mostarghia", inspiré de sa propre histoire.

    Présentation : Patrick Simonin.

    Transcription

    Bonjour Maya OMBASIC.

    Bonjour.

    Vous êtes aujourd’hui à Montréal, au Québec, mais vous êtes d’abord et avant tout, dans votre cœur, pour toujours, une réfugiée. C’est ça que vous avez voulu raconter dans ce livre à l’heure où l’Europe se ferme sur les réfugiés, vous avez eu envie de témoigner comme un cri du cœur ?

    Absolument, en fait, c’est un bouquin que j’ai écrit qui parle de ma vie comme réfugiée et comme le livre démontre, je suis née en ex-Yougosla (...)

    Bonjour Maya OMBASIC.

    Bonjour.

    Vous êtes aujourd’hui à Montréal, au Québec, mais vous êtes d’abord et avant tout, dans votre cœur, pour toujours, une réfugiée. C’est ça que vous avez voulu raconter dans ce livre à l’heure où l’Europe se ferme sur les réfugiés, vous avez eu envie de témoigner comme un cri du cœur ?

    Absolument, en fait, c’est un bouquin que j’ai écrit qui parle de ma vie comme réfugiée et comme le livre démontre, je suis née en ex-Yougoslavie, à Mostar, en Bosnie-Herzégovine et donc avec ma famille, on est parti comme réfugiés politiques quand la guerre a éclaté en 91.

    Oui. Quand vous voyez aujourd’hui cette Europe qui se ferme, cette Europe qui ne veut plus de réfugiés.

    En fait, moi j’ai vécu ça il y a 20 ans et jamais je n’aurais pu imaginer qu’on allait vivre cette question de cette façon-là. Et de plus en plus, vous avez raison, ça se referme et on fait payer aux réfugiés, si voulez, ce poids historique qu’ils n’ont pas à porter. De plus en plus, on a l’impression qu’ils sont capables de beaucoup de maux de société, c’est un bouc émissaire, ils sont devenus le bouc émissaire.

    La Hongrie vient de décider la détention systématique des migrants dans une zone tampon entre la Serbie et la Croatie.

    Aux États-Unis, ce n’est pas mieux, vous voyez ce qui se passe un peu, on s’enferme, et comme je le dis, c’est vraiment un bouc émissaire qu’ils sont devenus les réfugiés. Où est-ce que ça mène ? Je n’ai aucune idée, ça n’augure pas bien.

    Quand vous êtes vous-même devenue réfugiée, vous le racontez dans ce livre, évidemment c’est la guerre en ex-Yougoslavie, et c’est un drame, un déracinement.

    Mais, c’est sûr, c’est un déracinement et on ne s’y attendait pas du tout parce qu’on avait une vie, vous savez la Yougoslavie, c’était considéré un peu comme la Suisse des pays de l’Est. On avait un statut de Yougoslaves reconnus nationalement et internationalement, on voyageait très bien et du coup du jour au lendemain, on s’est retrouvés avec un statut de réfugiés où on était mal acceptés partout, on était clandestins au début. On se trimbalait un peu d’un pays à l’autre jusqu’à ce que la Suisse finalement nous ouvre les portes, et on est restés, nous, dans le cas de ma famille, on est restés 7 ans. Mais c’était un statut, c’est presque devenu une espèce, l’espèce réfugié politique. Nous on a connu ça il y a 20 ans, c’est comme je dis, ça ne va pas mieux aujourd’hui.

    Vous devez donc quitter ce pays en guerre avec votre famille, on vous renvoie systématiquement à la religion, vous le dénoncez ça ?

    Forcément je dénonce, parce que ce n’est pas ce qui nous définissait comme Yougoslaves, on était avant tout Yougoslaves et très fiers d’être, un peu comme on est Français.

    On vous dit d’abord : « Vous êtes musulmans ».

    Mais on est musulmans, c’est une étiquette qu’on nous colle, en nous disant : « Là, vous êtes musulmans parce que vous avez un ancêtre qui est venu coloniser les Balkans dans le cadre de l’Empire ottoman. » Est-ce que ça nous définit forcément ? Pas du tout parce que nous, dans le cas de ma famille, dans le cas de beaucoup de familles en Yougoslavie, on a été très métissés, très mélangés, on ne se posait jamais la question : « vous étiez de quelle nationalité ou de quelle religion ? » C’était non pertinent, si vous voulez, parce qu’on était d’abord les Yougoslaves. Et donc du jour au lendemain, il faut se définir comme étant quelqu’un qui appartient à une religion ou une ethnie. Et c’est ce qui a fait beaucoup de tort à ce pays qui a été très métissé, très mélangé et uni, si vous voulez.

    Oui, on vous voit en photo à la couverture de ce livre. Vous écrivez : « Rendez-moi mon pays, rendez-moi ma vie, rendez-moi mon pont et rendez-moi ma ville. » On voit votre père et c’est un hommage vibrant à votre père qui n’est plus aujourd’hui, cet homme avec lequel vous allez donc fuir ce pays, vous allez pratiquement vous retrouver parqués à un certain moment.

    On se retrouve un peu, si vous voulez, on dit, la guerre a éclaté, vous partez, vous ne prenez rien, vous prenez juste les photos de famille et les passeports et on ne sait pas où ça se termine le périple parce qu’on nous a dit : « ça va durer une fin de semaine ». Finalement ça a duré toute une vie, on n’y est jamais retournés. Je me retrouve avec ce père qui n’a jamais voulu quitter le pays, il était très, très fier d’être Yougoslave, il était très heureux chez lui et donc si la guerre n’avait pas éclaté, on ne serait jamais partis. Donc ce que je vois aujourd’hui quand on voit les réfugiés, souvent on a l’impression que c’est les gens qui partent parce qu’ils veulent absolument être en Europe, c’est un idéal à atteindre.

    Ils viennent chercher un Eldorado.

    Exactement, alors que ce n’est pas toujours le cas. Ces gens-là, si on part c’est parce qu’on est obligés de partir, sinon on ne serait jamais partis, si vous voulez. Et mon père c’est quelqu’un qui est mort d’une nostalgie pour ce pays, pour sa ville, pour le pont, pour tout ce qui représentait une vie heureuse dans son pays.

    On voit une photo de cette ville incroyable, Mostarghia, c’est la nostalgie de Mostar et ce pont qui est un pont symbolique.

    Absolument qui est un pont qui réunit en fait les 2 rives de Neretva, mais qui veut surtout symboliquement dire unification, la jonction entre l’Orient et l’Occident. C’est là où il y a eu plusieurs rencontres entre l’Empire ottoman, l’Empire byzantin, historiquement c’est des plaques symboliques qui représentent beaucoup de choses. Et au moment de la destruction, c’est la volonté de détruire le vivre-ensemble. Alors, le pont qu’on voit ici, quand ça a été détruit en 93, on a ressorti les morceaux selon les anciens plans de l’architecte de Soliman le Magnifique qui a conçu le pont et donc c’est devenu le vieux et le nouveau pont.

    Maya OMBASIC, vous allez, vous l’avez dit, vous retrouver en Suisse, vous allez passer une partie de votre enfance dans ce pays. Un jour on va vous proposer la nationalité suisse, mais on ne veut pas l’accorder à vos parents parce qu’il n’y a plus la guerre, on leur demande de repartir, et vous refusez.

    Évidemment j’avais 19 ans à l’époque, mon frère avait 13 ans et on s’était dit ça n’a pas de sens, on ne peut pas séparer une famille comme ça. Donc on avait une troisième option qui était d’aller au Canada, aux États-Unis ou en Australie.

    C’était encore un déchirement finalement ce qu’on vous proposait de faire.

    On nous proposait de séparer la famille ou de rentrer sur place. Alors rentrer sur place, on n’avait plus vraiment de pays, la maison et la ville avaient été détruites, ce n’était pas une option non plus. Alors, c’est pour ça qu’on est partis au Canada en famille.

    Oui. Vous allez refaire votre vie, aujourd’hui au Canada.

    À Montréal.

    Vous allez enseigner la philosophie. Aujourd’hui vous y êtes heureuse, mais il y a cette nostalgie, j’allais dire, on ne se sépare jamais de cette enfance.

    D’une enfance heureuse, forcément. Plus c’est heureux, plus c’est difficile à se séparer, je ne peux pas dire que c’était une vie qui était très heureuse. Du jour au lendemain, on se retrouve sous les bombes et on garde le souvenir du nostalgique qui, c’est sûr que ça devient une ruine à partir de laquelle on essaie de se reconstruire et de construire, en tout cas, quelque chose et dans mon cas, c’est la littérature qui m’aide énormément.

    Oui. Se reconstruire parce que lorsque vous allez retourner pour la première fois, quelques années plus tard là-bas, vous allez voir cette ville détruite, votre maison. Et vous allez ressentir quelque chose de très fort.

    C’est une maison déjà qui ne nous appartient plus, qui est en ruines, il y a d’autres familles qui y habitent. On revient, mon père un peu idéaliste, en se disant : « On y revient, on rentre chez nous ». Alors que le chez nous n’est plus chez nous parce que déjà il y a quelqu’un qui y habite. Donc, nous on ne voulait pas imposer aux gens qui se sont installés dans la maison un autre déracinement. On ne voulait pas les arracher à ce qui est devenu leur chez eux, si vous voulez. Donc c’était une raison pour laquelle on s’était dit : « Finalement, ce n’est plus notre chez nous, on va partir tous ensemble au Canada ». On va trouver une autre île.

    Quand je dis « on est réfugié pour toujours » dans votre cœur, vous l’êtes encore ?

    C’est sûr. Je me sens bien partout, là j’ai refait ma vie à Montréal, j’ai un attachement à Cuba où je passe aussi beaucoup de temps, mais on devient réfugié tout le temps.

    C’est ça l’âme slave ? Vous parlez beaucoup de ça.

    L’âme slave, c’est une âme qui est tragique et burlesque en même temps. Donc, l’âme slave, oui j’en parle beaucoup parce que mon père, c’est l’incarnation, c’est les frères KARAMAZOV en vrai et j’ai eu la chance de vivre avec quelqu’un comme ça, mais ce n’est pas facile tous les jours, l’âme slave, c’est écorchée, c’est tragique et c’est drôle en même temps. C’est un peu comme dans les films de KUSTURICA, c’est le même sentiment dans un seul sentiment.

    Merci beaucoup en tous les cas pour ce sourire, Maya OMBASIC, ça s’appelle « Mostarghia », publié aujourd’hui chez Flammarion et c’est un témoignage fort. Merci d’être venue sur le plateau de TV5 Monde.

    Merci de votre invitation.

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