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  • L'invité

    Fatou Diome

    Invitée : Fatou Diome, écrivaine sénégalaise.

    Auteure des best-sellers « Le Ventre de l'Atlantique » et « Marianne porte plainte », Fatou Diome est de retour avec « Les Veilleurs de Sangomar ». Un roman qui nous entraîne sur les rives de son Sénégal natal où les morts du naufrage du Joola en 2006 reviennent hanter les vivants dans leur soif de vérité et d'amour pour l'Afrique.

    Présentation : Patrick Simonin.

    Transcription

    Bonjour Fatou Diome. Bonjour. C'est un plaisir de vous accueillir sur le plateau TV5 Monde avec un nouveau roman qui s'appelle Les Veilleurs de Sangomar publié chez Albin Michel dans une collection absolument mythique. On va en parler dans quelques instants. Vous aviez écrit il y a quelques mois, et je vous avais reçu d'ailleurs sur ce plateau, Marianne  porte plainte. Vous étiez en colère au moment de l'élection présidentielle, vous aviez peur pour la France.

    Oui, j'ai fait mon to (...)

    Bonjour Fatou Diome. Bonjour. C'est un plaisir de vous accueillir sur le plateau TV5 Monde avec un nouveau roman qui s'appelle Les Veilleurs de Sangomar publié chez Albin Michel dans une collection absolument mythique. On va en parler dans quelques instants. Vous aviez écrit il y a quelques mois, et je vous avais reçu d'ailleurs sur ce plateau, Marianne  porte plainte. Vous étiez en colère au moment de l'élection présidentielle, vous aviez peur pour la France.

    Oui, j'ai fait mon tour de France pour faire mes meetings au nom de Marianne pour parler des valeurs de Marianne. Nous avons bien voté, mais restons vigilants. Vous aviez peur de quoi en vérité ? J'avais peur des loups qui voulaient prendre le pouvoir. J'avais peur des gens qui divisent les enfants de Marianne. J'appelais pour le rassemblement, la fraternité des enfants de Marianne.

    Vous dites des deux côtés parce que ce roman va nous amener en Afrique, notamment au Sénégal et en France aussi. Vous dites : "C'est une seule et même patrie pour vous".

    Oui. Dans mon paysage mental, mon espace d'écriture, la France et le Sénégal ne se battent pas en duel. J'écris ma littérature. C'est l'alliage de mes deux mondes. De chacun de ces mondes-là, je prends quelque chose qui vient s'additionner à l'autre partie pour donner exactement ce que je suis et ma manière de réfléchir et d'écrire.

    Il y a un mot qui revient dans ce roman, c'est sillage. Vous dites : "Il faut aller de l'avant", comme les pécheurs. Vous dites : "Il faut avancer".

    Vous savez, je suis née sur une île. Une île, ça peut être une prison, n'est-ce pas, parce qu'elle est encerclée, mais c'est aussi quelque chose qui s'ouvre sur le monde. Depuis l'île, de n'importe quel côté, vous pouvez prendre la mer, mais la mer, c'est aussi quelque chose qui entame et qui encercle. On choisit soi-même comment on vit cette situation géographique. Est-ce qu'on s'ouvre pour tracer son sillage ou est-ce qu'on reste sur l'île pour s'enfermer. En étant devant vous aujourd'hui, ça prouve que j'ai en tout cas osé quitter l'île.  Vous avez écrit un roman marquant, Le Ventre de l'Atlantique. Vous racontiez comment les hommes s'en vont et les femmes restent, partir vers l'eldorado occidental. Mais là, dans ce livre, vous nous parlez d'une forme de deuil. L'héroïne s'appelle Coumba, dont le mari est mort dans ce naufrage du Joola, c'était en 2002. Elle parle finalement aux esprits. 

    Parce qu'elle a une telle douleur qu'elle ne pourra pas convoquer son homme. Elle dit que le Bon Dieu ne peut manquer d'imagination au point de n'avoir pas d'autre monde à lui proposer. Son monde ne peut pas être que le monde de la douleur. Elle imagine un espace dans cet univers où son homme survivrait avec tous les voyageurs du Joola.  Ils étaient presque 2.000. Environ 2.000 personnes ont péri dans cette catastrophe du Joola. Elle considère que ces gens peuvent encore se trouver sur l'île mythique de Sangomar parce que cette île était un lieu de culte de l'animisme. On imaginait les âmes des défunts là-bas. Cumba convoque son homme toutes les nuits. Pendant quatre mois et dix jours, elle convoque les âmes des morts et discute avec eux pour reconstituer leur destin, leur parcours. Elle va évidemment dialoguer avec Bouba. C'est une forme d'histoire d'amour absolument extraordinaire. Ça dépasse tout, cette histoire.  C'est la fidélité d'une femme, c'est aussi la survie avec le manque, comment tenir debout quand il y a des trous sous nos pas, comment tenir debout quand tout ce qui comptait pour vous, disparaît du jour au lendemain. Cumba essaye de bâtir sur cette absence-là. Elle dit un cahier, un stylo et elle va transformer l'Atlantique en Taj Mahal pour Bouba. Sa preuve d'amour ultime, c'est sa fidélité amoureuse, mais c'est aussi une manière d'offrir une stèle à tous ceux qui sont morts avec Bouba. Ce livre raconte cette histoire vraie hélas, dramatique, terrible, un des plus gros drames qu'ait connu l'Afrique contemporaine. C'était prévu pour 550 personnes. Quand 2.000 personnes meurent d'un coup, il n'y a pas que le Sénégal qui a été touché. Des gens étaient en voyage. Il y avait plusieurs nationalités. Toutes ces douleurs, Cumba les imagine. C'est un chant, un poème d'amour pour rendre hommage à tous ces morts, mais aussi à tous ceux qui pleurent des êtres chers. Elle dit qu'elle ne peut pas accepter que le Sénégal donne l'image d'un cimetière lointain pour des Occidentaux qui ont perdu des membres de leur famille. Et pour donner un peu de respect à tous ces gens qui souffrent, elle dit : "J'écris pour qu'on ne les oublie pas".

    Aussi pour dire ce qu'ils ont été, peut-être parce qu'on n'a pas suffisamment dit ce qui s'était passé. Je ne veux pas culpabiliser les occidentaux mais je veux quand même dire ceci : quand des catastrophes se passent dans des pays du Tiers-Monde, on a l'impression que l'opinion internationale est indifférente. D'accord. J'aimerais tout simplement qu'on se dise que 2.000 personnes qui meurent, ce sont 2.000 personnes qui quittent notre humanité commune et que ça devrait nous bouleverser davantage. Pendant toutes ces années, ce livre est resté dans ma tête parce que c'était quand même pire que le Titanic. Le Titanic est devenu mythique. Je ne voulais pas que le Joola sombre dans l'oubli.

    Les Veilleurs de Sangomar, Fatou Diome, je disais le sillon, c'est le mot. Le sillage. Le sillage. C'est le mot fidèlement que l'on retient. On le voit sur cette couverture d'ailleurs, les ondes sur l'eau. A travers le deuil qu'il faut surmonter, vous dites qu'il faut aller de l'avant. C'est le message que vous portez à l'Afrique aujourd'hui plus généralement. Dans tous mes livres. Déjà dans Le Ventre de l'Atlantique qui date de 2003, je disais : "Tout arrêt est mortel". Quand on s'arrête dans le bonheur ou dans le malheur, s'arrêter, c'est mortel, parce que c'est ne plus progresser, c'est ne plus créer, c'est ne plus imaginer, c'est ne plus aller de l'avant, c'est ne plus s'autoriser à la découverte et à l'émerveillement. Et alors, je préfère le sillage. Je viens d'un peuple marin. Je suis née sur une île. J'ai été élevée par un grand-père pêcheur. Le sillage est salutaire parce qu'il vous amène toujours vers quelque chose. Le cap promet toujours beaucoup plus que le quai. C'est ça que vous dites à l'Afrique parce qu'il y a une interview importante que vous avez donnée au journal Le Monde. Il y a eu beaucoup de réactions. Vous dénonciez ceux qui utilisent le langage sur le colonialisme en disant : "C'est un fonds de commerce pour certains qui les empêchent d'aller de l'avant et de regarder autre chose". Les réfugiés, les situations d'aujourd'hui, plutôt que de toujours se tourner vers ce qui s'est passé avant. Vous savez qu'en le disant, j'imaginais déjà la volée de bois vert, mais ça ne me fera pas reculer sur mon opinion. Je considère qu'on peut toujours s'émouvoir du nombre de victimes de Néron. Hélas, nous ne pouvons plus rien pour elle, donc écoutons les douleurs d'aujourd'hui. Essayons de trouver des solutions. Je n'ai pas demandé l'amnésie. On peut commémorer, penser, enseigner l'histoire, savoir exactement qui nous sommes, d'où nous venons. Je ne veux pas le souvenir voile l'horizon. J'ai envie d'avancer. Donc oui, certes, nos douleurs ont existé, mais vous savez quoi ? Les malheureux d'aujourd'hui, je peux tenter quelque chose pour eux. Les malheurs d'avant-hier ou des siècles précédents, je veux juste veiller à ce qu'on ne les oublie pas pour que ça ne se reproduise pas, mais je ne veux pas être menotté par le passé. Je suis dans ma barque et je rame vers l'avenir.  Merci beaucoup Fatou Diome. Ça s'appelle Les Veilleurs de Sangomar. C'est votre nouveau roman publié chez Albin Michel. C'est fascinant, palpitant et. Et restez éveillé. Restez éveillé. Merci Fatou Diome. Merci.

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